Primaire de la droite et du centre (2/2): sondages depuis 2015 et forces relatives des candidats dans l’opinion

1. Les règles de la primaire de la droite et du centre des 20 et 27 novembre prochains ont été fixées au printemps 2015. Les sondages à retenir pour tenter de prédire les résultats de cette consultation sont donc tous ceux publiés depuis le 1er avril 2015.

Parmi ceux-ci, ceux se contentant de sonder les souhaits, les pronostics ou l’appréciation du meilleur candidat doivent être écartés. Même s’ils peuvent fournir des indications sur les anticipations de l’opinion (qui ont aussi leur importance, comme il a été rappelé dans l’article précédent), ils sont trop éloignés des intentions des électeurs réels pour pouvoir être fiables.

Les sondages « généraux » sont inclus en raison du faible nombre d’enquêtes publiées. En réalité, leurs résultats ne sont pas fondamentalement différents des sondages les plus proches de la future réalité électorale, à savoir ceux retenant les seules personnes « certaines » de voter. Cette catégorie représente de 7 à 11 % du corps électoral. La proportion sondée était comparable en ce qui concerne le PS en 2011.

Or, dans la réalité, selon que l’on compare avec les inscrits à la présidentielle de 2012 ou avec ceux des régionales de 2011 (élections immédiatement suivante et précédente), la participation au 1er tour de la primaire socialiste s’est située entre 5,8 et 6,1 % du corps électoral (2,66 millions d’électeurs). Au 2e tour, elle fut comprise entre 6,2 et 6,6 % (2,86 millions).

Les souhaits juppéistes de 3 à 4 millions de participants sont sûrement exagérés. Les intentions d’électeurs de gauche, du centre, du FN et indépendants ne tiendront probablement pas face à la paresse, aux deux euros à débourser et à la déclaration d’adhésion à signer. En sens inverse, l’attrait médiatique, l’impression pour certaines franges de l’électorat de choisir et d’être actif, la réalité d’un enjeu réel à la primaire, l’élection présidentielle perdant une partie de son « intérêt » avec la place assurée de Marine Le Pen au 2e tour, peuvent assurer une participation correcte.

Au regard des inscrits aux régionales de décembre 2015, appliquer les taux socialistes de 2011 reviendrait à une participation aux alentours de 2,7 millions au 1er tour (et 3 millions au 2e).

2. Sur l’ensemble du corps électoral potentiel, la tendance majeure est bien entendu l’ascendant pris par Juppé sur Sarkozy dans les 3 derniers mois.

Graphique sondages primaire 2016 ensemble

Toutefois, les sondages d’ensemble doivent être tempérés car, même réduits aux seuls électeurs « certains », ils surévaluent probablement un peu les candidats attirant au-delà des sympathisants des Républicains, en particulier Juppé.

En effet, celui-ci est très largement dominant chez les électeurs de gauche, qui ont également un très léger tropisme favorable à NKM. En revanche, Fillon et Le Maire sont plutôt plus bas que dans les autres électorats. Mais cet électorat de gauche sera probablement assez faible le 20 novembre.

Au centre, Juppé est largement dominant, sans qu’il y ait d’ailleurs de véritable différence entre UDI et MoDem. Dans la mesure où les sondeurs ne font pas toujours la différence et où le reliquat de proches du MoDem est un conglomérat de vrais centristes, de rebelles modérés, d’extrémistes qui s’ignorent, d’écologistes tempérés, de socialistes déçus, les données retenus sont celles portant sur les seuls proches de l’UDI, lorsqu’elle existent, ou sur l’ensemble du centre.

Graphique sondages primaire 2016 UDI

Dans cet électorat, il est remarquable de constater que Fillon et Le Maire ne gagnent rien par rapport à leur score chez les sympathisants LR. Seul Juppé bénéficie de cette ouverture au centre et au centre-droit.

A l’inverse, Sarkozy bénéficie d’une plus-value dans l’électorat FN. Celle-ci est nette, même si l’évolution des autres candidats apparaît erratique, en raison de l’étroitesse de l’échantillon concerné. Néanmoins, la « flambée » éphémère de Morano à l’occasion de certaines de ses déclarations montre que cette frange potentielle d’électeurs est réelle.

Graphique sondages primaire 2016 FN

S’il y a encore peu, il aurait été très présomptueux de la considérer comme fiable, c’est différent au regard des élections locales qui ont montré que l’électorat FN, d’instable, peu constant et peu fiable entre les sondages et l’élection, est devenu le plus « fidèle », le plus mobilisé et le plus fiable. La participation fut en effet solide aux régionales de décembre 2015 et les reports d’un tour à l’autre, aux départementales comme aux régionales, furent assez rigoureux et nets. Sarkozy devrait donc pouvoir compter sur une frange motivée et qui ira réellement voter. Il y aura toutefois là aussi de la déperdition, la déception de 2007 étant passée par là. Il est finalement possible que la plus-value pour Sarkozy sur l’électorat FN annule la plus-value pour Juppé sur l’électorat de gauche et écologiste.

Ainsi, la prudence conseille de tempérer les résultats d’ensemble par ceux portant sur le seul électorat au cœur de la future primaire, soit les sympathisants LR. Sarkozy y devance encore Juppé, mais son avance s’érode et n’est plus suffisante pour compenser l’apport des centristes à l’ancien Premier ministre.

Graphique sondages primaire 2016 LR

3. Cette évolution lente mais continue constitue une première force sondagière de Juppé. Son autre point fort est la répartition de son électorat potentiel. De manière extrêmement nette, plus on est âgé, plus on vote Juppé. Or, la participation électorale et la transformation d’une intention de participer en vote réel sont nettement plus élevées chez les électeurs âgés que les électeurs jeunes. Sarkozy ne devance Juppé que chez les moins de 25, 30 ou 35 ans selon les cas.

Juppé est également dominant chez les retraités (ce qui recoupe bien entendu les données relatives à l’âge) et chez les CSP+. Or, là encore, ces catégories connaissent nettement moins l’abstention. Sarkozy ne devance Juppé que chez les autres inactifs (étudiants), les chômeurs et les ouvriers, catégories qui ont moins de chances de se déplacer le 20 novembre. Juppé est donc bien positionné chez les indépendants, commerçants, artisans, professions libérales, professions intermédiaires et il est compétitif chez les employés et les agriculteurs. Son caractère « attrape-tout » est un atout réel.

Cette force de Juppé, notamment chez les plus de 60 ans, est majeure et elle contrebalance largement sa probable surévaluation liée à un corps électoral potentiel trop à gauche et au centre dans les sondages.

Malgré l’assez forte possibilité d’une « bulle » et les forts doutes que cela engendre inévitablement, l’analyse détaillée des sondages montre que la position de Juppé semble sociologiquement et électoralement solide.

En outre, en termes de concurrence, elle apparaît pour le moment très affaiblie. Ni Le Maire, ni NKM ne sont situés à des niveaux menaçants pour Juppé. Bien entendu, les prochains sondages permettront de détecter l’éventuel effet de leurs déclarations officielles de candidature (Le Maire a gagné en popularité, mais on sait combien les sondages de popularité ont peu d’importance, sauf lorsqu’ils montrent des niveaux durables de rejet, comme pour Sarkozy ou Hollande – même les popularités insolentes de Veil ou Kouchner n’ont jamais servi électoralement à rien). Mais, aux alentours de 10 %, Le Maire est trop bas aujourd’hui pour menacer sérieusement Juppé. Il a même plutôt un peu régressé par rapport au printemps 2015, période à laquelle il bénéficiait encore de l’exposition médiatique lors de l’élection à la présidence de l’UMP de fin 2014.

Il faudra probablement attendre un éventuel « engouement » médiatique (car Le Maire et NKM sont jeune, télégéniques ou femme) ou, surtout, l’effet égalisateur des temps de parole des débats télévisés de l’automne pour voir éventuellement Le Maire grignoter Juppé. Encore faut-il se souvenir que Le Maire a intérêt à se positionner le plus centralement possible au sein de LR et donc à gagner aussi sur Fillon et Sarkozy.

En ce qui concerne Fillon, son niveau est trop bas et étale et la conviction de sa menace trop faible chez les médias, les politiques et… lui-même pour qu’il constitue un réel danger. Toute la question sera plutôt de savoir s’il ne risque pas une marginalisation encore plus nette avec le temps. Il est intéressant de noter que le seul effet discernable des petits candidats est celui de Xavier Bertrand lorsqu’il était testé et situé au-dessus de la marge d’erreur statistique : il prenait assez clairement à Fillon, ce qui est logique au regard de « traces » d’un certain gaullisme social.

Pour les électeurs de Fillon comme de Le Maire, il faut aussi noter que, dans les sondages, leur second choix est Juppé : ce n’est ni Le Maire ou Fillon (respectivement), ni Sarkozy. Ainsi, ce dernier pourrait regagner sur Fillon ce qu’il perdrait sur Le Maire. Il n’empêche que Juppé est sûrement celui qui aura le plus à perdre d’une émergence de Le Maire ou, surtout, de NKM.

Dans un premier temps, la multiplicité de candidatures nuit en revanche aux petits candidats qui ont du mal à se faire entendre (les cas Copé et NKM le démontrent déjà). Les annonces de soutiens qui vont être égrenées au cours des prochains mois seront également difficiles pour les petits candidats (et pour Fillon, comme l’expliquait l’article précédent). Déjà, Juppé a engrangé un soutien surprenant avec le député-maire d’Ajaccio, Laurent Marcangeli, pourtant plutôt sarkozyste. Cela lui permet de démontrer une capacité « attrape-tout », déjà effective dans sa sociologie électorale. Cela lui permet également de mailler davantage le territoire et de contrebalancer un peu la force de l’appareil LR, que Sarkozy tente d’uniformiser à son profit : ainsi, le ralliement de Michel Havard à Juppé (après Perben) le renforce dans l’important département du Rhône.

4. Les sondages sur le 2nd tour sont encore trop épars pour dégager de réelles tendances, si ce n’est que Juppé est écrasant au centre et au centre-droit, que la situation s’est équilibrée au sein des sympathisants LR même si elle est instable et que l’électorat FN donne encore une petite préférence à Sarkozy. Les courbes sont toutefois trop erratiques pour être encore représentatives.

Les reports entre les deux tours sont en revanche assez nets et constants : Juppé prend la moitié des électeurs Fillon et plus de la moitié des électeurs Le Maire ; Sarkozy prend un tiers des électeurs Fillon et entre un quart et un tiers des électeurs Le Maire. Cela signifie que si Juppé devance Sarkozy au 1er tour, il aura une dynamique intrinsèque favorable.

Il ne faut toutefois pas que sa « bulle » gonfle trop et élève les anticipations à l’excès, de peur de susciter un récit médiatique dévalorisant au soir du 1er tour. En 2011, Hollande avait ainsi plutôt sous-performé et s’était situé à 39 % et non au-dessus de 40 %, tandis qu’Aubry avait sur-performé et dépassé le seuil de 30 %. C’est l’effet d’accumulation des désistements en sa faveur, l’absence d’effet du débat télévisé et le souhait de désigner un candidat en mesure de battre Sarkozy qui lui avaient permis d’éviter un retour d’Aubry. Juppé pourrait bien être confronté à une situation comparable en novembre prochain. A ce stade, le seuil de croisement de Juppé et Sarkozy est probablement aux alentours de 35 à 37 %. Il s’élèvera peut-être une fois le paysage des candidatures éclairci, puis rebaissera avec la valorisation des autres candidats que le duopôle de tête dans les débats télévisés.

L’avenir dira si l’analogie Juppé-Hollande, Sarkozy-Aubry, Le Maire-Montebourg, Fillon-Royal, NKM-Valls a quelque chance de se réaliser…

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Primaire de la droite et du centre de novembre 2016 (1/2) : état des forces

La primaire de la droite et du centre doit se tenir les 20 et 27 novembre prochains. Quelle est en sera la physionomie ?

1. Les quelques tentations d’avancer la primaire ont vite disparu. C’est tout à fait logique. Le vent de panique subi par la droite après l’alerte du 1er tour des régionales, le 6 décembre dernier, a fait craindre une trop longue période de division entre les candidats potentiels.

Mais, avancer la primaire aurait fait perdre à la droite le bénéfice d’une couverture médiatique à nulle autre pareille. Les socialistes en ont largement bénéficié à l’automne 2011. Or, l’automne précédant une élection présidentielle est une période dangereuse de vide. La campagne ne démarre véritablement qu’en janvier et l’automne est toujours une période propice à l’éclosion de phénomènes politiques éphémères mais troublants pour l’ordre des partis, au travers de flambées sondagières au profit de candidats mineurs (Villepin ou Borloo en 2011).

En outre, désigner un candidat trop tôt augmente la durée d’exposition de celui-ci à l’examen médiatique, au test de sujets de campagnes de dénigrement par des médias hostiles ou par de futurs candidats opposés, à la commission de gaffes ou de fautes politiques, à l’usure prématurée, à l’enlisement dans les négociations d’appareil en vue des législatives.

Les dates choisies sont peut-être un peu tardives car les humeurs des perdants de la primaire ne seront pas encore calmées en janvier, mais elles sont un moindre mal du point de vue de la droite et du centre. Le mois d’octobre retenu par le PS en 2011 était sûrement idéal.

2. Même si l’UDI fait monter les enchères, sa participation à la primaire ne fait pas de doute. La déception subie par la droite et le centre au 1er tour des régionales et les sondages pour le 1er tour de 2017 qui n’assurent de la qualification que Juppé (même Sarkozy étant menacé par le candidat socialiste) ne lui laissent pas vraiment le choix. Présenter directement un candidat au 1er tour de la présidentielle est l’assurance soit d’être étouffé (en cas de candidature Juppé), soit de faire perdre la droite et le centre (dans tous les autres cas) en ajoutant à la dispersion déjà probable avec une candidature Bayrou (certaine en cas de candidature Sarkozy, probable dans les autres cas, Fillon ou Le Maire).

En tant que parti associé à la primaire, l’UDI pourrait alors présenter un candidat qui n’aurait pas besoin de passer par les pré-requis statutaires de l’article 4 de la charte de la primaire : 2 500 adhérents issus de 15 fédérations au moins et 250 élus issus de 30 départements au moins, dont 20 parlementaires, avec un maximum d’un dixième issu d’un seul département dans chacune des deux catégories.

En revanche, chaque parti concourant à la primaire ne peut avancer qu’un candidat, ce qui exclurait un « doublon » Lagarde-Morin. Sauf si chaque composante de l’UDI peut se présenter en ordre dispersé, ce qui n’est juridiquement pas clair. L’Alliance centriste d’Arthuis et Folliot s’est déjà prononcée en ce sens.

Il est toutefois fort possible que l’UDI ne se risque pas à engager un candidat dans le processus de la primaire. Ce candidat prendrait le risque d’un score similaire à celui de Jean-Michel Baylet en 2011, tant Juppé, voire NKM, préempteraient son électorat potentiel et tant les autres chapelles au sein de l’UDI feraient tout pour le faire couler. D’ailleurs, son autorité au sein de l’UDI serait fortement affaiblie et il remettrait en cause ses chances ministérielles pour l’après-2017.

Certes, il reste possible que le souhait d’existence médiatique de Jean-Christophe Lagarde le pousse à se présenter, pour bénéficier des débats télévisés et parce qu’il ferait le calcul (erroné) qu’il se retrouverait dans la position d’un Valls plutôt que dans celle d’un Baylet. Il est également possible que Lagarde renvoie l’ascenseur à Sarkozy : celui-ci octroie des investitures législatives généreuses à l’UDI en échange d’une candidature à la primaire à même d’éparpiller un électorat normalement juppéiste ; les sondages montrent toutefois que la marge de manœuvre d’un Lagarde (ou d’un Morin) est très ténue.

L’autre parti bénéficiaire de cette participation directe à la primaire sera très probablement le PCD (parti chrétien-démocrate). Son président, Jean-Frédéric Poisson, essaiera de faire entendre la voix des catholiques au sein de la droite. Mais, si Hervé Mariton parvient à se présenter, il sera en concurrence directe pour ces voix, qui risquent de s’éparpiller entre l’aile libérale et l’aile sociale (boutiniste).

3. Quant aux autres candidats putatifs, en interne aux Républicains, le respect des règles de l’article 4 de la charte risque bien de faire beaucoup de victimes, en particulier la clause relative aux 20 parlementaires (un temps établie à 30, ce que NKM n’a cessé de combattre). Ainsi, les « petits » candidats seront peu nombreux à aller jusqu’au bout.

Hervé Mariton n’est pas totalement assuré d’atteindre ce seuil, mais le noyau libéral et quelques élus conservateurs sur le plan sociétal (qui n’auront pas besoin de soutenir Poisson) pourraient lui suffire ; aucun grand candidat n’aurait véritablement intérêt à l’aider dans sa quête car il risque de perturber les débats télévisés avec son franc-parler, gêne Sarkozy auprès de la droite catholique et se situe sur le même terrain économique que Fillon. Seul Juppé pourrait avoir un intérêt, mais mineur, à le voir concourir.

NKM veut se présenter mais il n’est nullement certain qu’elle obtienne suffisamment de soutiens parlementaires ; si elle y parvient, c’est que Sarkozy aura permis que ce soit le cas, pour gêner Juppé et éparpiller les voix de gauche et du centre qui viendraient participer à la primaire ; notons d’ores et déjà que ce calcul sarkozyste pourrait être de courte vue, car, plus il y aura de candidats au 1er tour, plus il y aura de risques qu’ils se rallient tous à Juppé, selon la pratique prête à se réveiller du « tout sauf Sarkozy » ; de ce point de vue, les ralliements à Hollande avaient recréé une dynamique en faveur de ce dernier alors qu’Aubry avait réussi à remonter au 1er tour (en tous les cas, à faire un peu mieux que ce que les sondages prévoyaient). NKM n’est pas appréciée en interne, mais elle est contrainte de faire du bruit médiatique pour exister. Sa seule autre solution serait de récupérer l’UDI, mais elle ne saurait être cheffe de parti, elle serait mal accueillie par une Jouanno ou un Jégo, sans parler de Lagarde, et cela ferait un peu « Blanche-Neige et les 7 nains » version George Miller (voire Franck Miller, comme on voudra).

MAM a subi un revers face à Luc Chatel à la présidence du Conseil national des Républicains. Même si son score ne fut pas déshonorant, elle escomptait bien créer la surprise. Mais nous ne sommes plus en 1999 et le parti n’est pas suffisamment désespéré ou en manque de candidats pour faire appel à elle. Il est fort peu probable qu’elle candidate, car elle gênerait trop de monde. Son compagnon Patrick Ollier (« POM »…) la dissuadera sûrement, préférant un ralliement à un « grand » candidat qui assurerait encore quelques retours intéressants après 2017 (présidence d’une assemblée, Conseil constitutionnel, etc.). MAM n’est, d’une certaine manière, pas assez « petite » pour avoir intérêt à se présenter et courir le risque d’un mauvais score. Elle n’aurait pas trop de difficultés à avoir les signatures d’une vingtaine de parlementaires, mais ce ne serait pas stratégiquement pertinent.

Xavier Bertrand et Christian Estrosi ne sont plus candidats. Le second n’y serait pas parvenu. Le premier dispose de soutiens suffisants, mais il lui serait difficile de se dédire aussi vite, malgré une certaine popularité et une image quelque peu revivifiée après les régionales. Il est toutefois certain qu’il vaut mieux pour lui cultiver une autre image pendant quelques temps et revenir sur la scène nationale en deuxième partie de mandat 2017-2022, avant la future défaite de la droite aux élections régionales en Nord-Picardie (la région revenant structurellement au PS ou au FN, quels que soient les éventuels succès de Bertrand). L’absence de Bertrand dans la primaire ne bénéficiera probablement à personne en particulier, le gaullisme social n’étant plus la marque de Fillon et les autres candidats ayant tous un élément rebutant pour les « bertrandistes » (Juppé trop centriste, Le Maire trop peu social, Sarkozy trop crispant sur le plan personnel).

Henri Guaino semble hésiter. Il est assez seul et peu apprécié humainement au sein du parti, mais il pourrait tout à fait récupérer des signatures suffisantes de gaullistes sociaux et de souverainistes. La non-candidature de Bertrand et le probable renoncement de MAM lui laissent un espace. Sa candidature serait de témoignage. Il est toutefois peu probable que Sarkozy l’accepte car elle mordrait sur son électorat, même si, potentiellement, ce serait le seul candidat de 1er tour à le rallier au 2nd.

Nadine Morano ne parviendra pas à être candidate. Sauf si elle joue la carte d’un parti extérieur, comme le CNIP. Elle a démenti mais, que ce soit elle ou que ce soit le parti lui-même qui soit à l’origine de l’idée, le CNIP peut constituer un canal possible de candidature. Toutefois, dans la mesure où la guerre est déclarée entre l’ancien président et l’ancien secrétaire général devenu président (mais de manière contestée), LR pourrait tout simplement refuser une participation de ce parti à la primaire. D’ailleurs, la perspective de voir un illustre inconnu (Bruno North) ou un « mal connu » (Gilles Bourdouleix) venir prendre du temps d’antenne pour prôner l’alliance avec le FN devrait refroidir LR… Autant le fait que Baylet ait plaidé pour le cannabis à l’automne 2011 était « cool », surtout auprès du petit monde médiatique et de l’électorat potentiel des socialistes, autant l’irruption d’un CNIP qui ne sert même plus, comme du temps de Pasqua, à recycler les transfuges RPR-FN ou FN-RPR, serait du plus mauvais effet…

Frédéric Lefebvre a fait part de son souhait d’être candidat. Il est probablement le seul à penser qu’il peut y parvenir.

Jean-François Copé, en revanche, devrait trouver sans problème les soutiens parlementaires nécessaires. Juppé, Le Maire et Fillon pourraient avoir intérêt à le voir affaiblir Sarkozy. Outre les aigreurs personnelles sur l’affaire Bygmalion-campagne de 2012, apparemment très profondes, il ne faut pas oublier qu’à l’origine, Copé est un chiraco-juppéiste (comme Woerth à l’époque du chiraquisme élyséen). Pendant le quinquennat Sarkozy, la position de Copé fut assez antagoniste de l’Elysée, avec sa « coproduction législative », notamment, lorsqu’il présidait le groupe UMP à l’Assemblée. Pendant la campagne de 2012, Copé, devenu le dirigeant de l’UMP, n’a soutenu fortement Sarkozy que pour enrichir ses amis de Bygmalion mieux récupérer l’aile sarkozyste du parti après la défaite très probable du président sortant. Le positionnement « dur » de Copé pour l’opinion (qui, sous influence des médias et de l’actualité, a tendance à trop voir les choses sous le seul prisme sécuritaire – et de l’emploi) cache en réalité une orientation plutôt technocratique (et donc pas entièrement libérale), mais d’orthodoxie financière et d’opportunisme social et culturel. Si Copé, en raison de son score probable, n’est plus qu’un « petit » candidat, en revanche, sa surface médiatique gênera Sarkozy, son aisance en débat et son contentieux avec Fillon gêneront ce dernier, sa proximité de profil avec Le Maire pourrait « banaliser » celui-ci (qui est, en outre, plus vite en difficulté dans un débat). Surtout, entre les deux tours de la primaire, il est fort probable qu’il rallie Juppé, donnant à celui-ci une image de rassemblement, y compris sur sa droite, qui, médiatiquement et électoralement, contribuera à isoler Sarkozy, de la même manière que Martine Aubry n’avait réussi à rallier aucun des autres candidats du 1er tour de la primaire de 2011 (Valls, Baylet, Royal, Montebourg avaient tous soutenu Hollande, même si seulement à titre personnel et après hésitations pour ce dernier). Copé devrait encore amplifier le « tout sauf Sarkozy », qui cherche à s’exprimer depuis la fin 2010 (avec, déjà, la recherche timide et éphémère d’une solution de remplacement –Borloo, Fillon, Juppé- à un candidat qui paraissait déjà perdant d’avance, Sarkozy gardant alors « au chaud » Fillon et Juppé pour éviter que, hors du gouvernement, ils se posent en « recours » pour 2012).

Poisson, Copé, Mariton et NKM : jusqu’à 4 petits candidats paraissent probables, ce qui fait beaucoup, notamment pour l’organisation des débats télévisés. Sans atteindre le format des primaires du GOP de cette année, la primaire à 6 (en fait 5+1, avec le temps de parole de Baylet permettant aux autres candidats de se reposer, de s’éclaircir la voix ou de s’en servir pour attaquer un autre candidat…) du PS de 2011 serait dépassée.

4. En effet, 4 « grands » candidats semblent assurés d’y participer.

Bruno Le Maire est dans une position intermédiaire. Il tente réellement d’être LE candidat. Après tout, s’il réussit (à cause des arguments qui peuvent séduire : la « jeunesse », du « renouvellement », de l’« outsider », de l’« underdog »), il pourra surfer sur une vague médiatique et un story-telling favorables, de rajeunissement, de surprise. S’il échoue, ce qui est le plus probable, il se positionnera fortement pour Matignon ou pour un grand ministère. Il aura pu négocier chèrement son ralliement d’entre les deux tours, sûrement encore mieux que Montebourg, Royal et Valls, tous récompensés dès 2012. Il sera probablement dans la situation d’un Montebourg, faisant mieux que prévu dans les sondages (par effacement de Fillon et différence de génération et parce que, de partiellement inconnu, il intègrera le cénacle étonnamment limité des hommes politiques que 95 % des Français connaissent) et attendant le dernier moment pour se rallier.

Ouvrons une parenthèse : ce point pourrait d’ailleurs tenter d’autres candidats potentiels. Cependant, soit ils n’ont pas une base suffisante en interne (Chatel, de surcroît déjà gêné par la présence du libéral Mariton), soit ils sont sur le déclin (Raffarin), soit ils ont d’autres outils pour faire valoir leur importance (Baroin, par l’AMF et la franc-maçonnerie), soit ils prendraient trop de risques par rapport à leurs bases actuelles de pouvoir (Pécresse, au surplus trop peu « identifiée » idéologiquement pour fédérer suffisamment d’électeurs ; Wauquiez, devenu de toute façon déjà incontournable). En ce qui concerne Wauquiez, seul un effacement de Sarkozy pourrait lui laisser le champ libre. Tant que Sarkozy est candidat, il a intérêt à se positionner pour récupérer son courant (comme Copé attendait la chute en 2012 et comme Valls surveille la fin du hollandisme en 2017), soit lorsque Juppé aura gagné la primaire, soit après 2017, que Sarkozy perde ou qu’il devienne un président croupion dont tout le monde préparera la succession en 2022. Wauquiez peut même espérer récupérer l’ensemble du parti en 2017, ce qui serait sûrement plus fort encore que viser Matignon ou un grand ministère.
Si Sarkozy glissait vraiment trop dans les sondages ou était définitivement rattrapé par les « affaires » (au sens d’un flux médiatique vraiment trop négatif), ce qui est loin d’être le plus probable, Wauquiez pourrait envisager une candidature dès 2017. Ce serait probablement imprudent, mais le personnage n’a pas froid aux yeux et peut toujours se souvenir de l’âge de Cameron, de Renzi ou de Rubio (ou… d’Ed Miliband !). Revenons à Le Maire.

Ses atouts : l’élément générationnel (malgré les cheveux gris et l’allure technocratique) comme celui du renouvellement (pas entièrement équivalents) sont évidemment la base de sa campagne.
Une certaine image de probité et de compétence technique est sûrement à cultiver.
Son positionnement politique est assez central et il n’effraie aucun électeur potentiel de la primaire, même si, sociologiquement, un électeur FN aura davantage de mal à s’identifier à lui.
Il ne pourra que progresser dans les sondages, ce qui donnera, même fictivement, l’apparence d’une « dynamique ».
Le fait que Thierry Solère, lemairiste, soit l’organisateur de la primaire peut lui donner un petit avantage, dans la connaissance des bureaux de vote, notamment, et dans la capacité à adapter son équipe un peu plus en amont. Mais les représentants des autres candidats sont aussi très attentifs… et très fins connaisseurs de la carte électorale…

Ses faiblesses : même si Hollande en a finalement promu beaucoup, même si les médias sont… bizarres (pourquoi Pellerin, Azoulay ou Macron seraient-ils des éléments de « fraîcheur », là où on raillait les Fabius, Juppé, Copé et consorts ?), le fait d’être énarque n’est pas porteur.
Son corpus idéologique n’apparaît pas clairement. Il ne se rattache à aucune famille précisément, même de loin, et cela peut brouiller inconsciemment son image, déjà formellement assez lisse.
S’il n’est pas désagréable, il n’a pas véritablement de charisme.

Toujours est-il que Le Maire n’a rien à perdre. En phase ascendante, il ne doit sa force qu’à la légitimité du vote, car son équipe et ses soutiens internes sont trop restreints et sa spécificité idéologique trop faible. Il lui est donc indispensable de participer à la primaire, pour pouvoir compter ensuite (exactement comme Montebourg, même si celui-ci était encore plus isolé au sein du parti). Et il comptera forcément, car il est plutôt compétent et organisé et que la droite ne croule pas sous les profils corrects, un tantinet avenants et qui ne soient pas des repoussoirs. Il peut terminer Premier ministre, ministre des Affaires étrangères ou ministre des Finances, mais sera de toute façon dans le carré dirigeant.

François Fillon joue sa dernière chance d’un destin présidentiel. Il a lui-même brûlé ses vaisseaux en s’engageant à un mandat unique et à renoncer à sa carrière politique en cas d’échec aux primaires. Il donne presque l’impression de se convaincre lui-même qu’il ira jusqu’au bout… ce qui n’est pas si bon sur le plan de l’image… Il gâche d’ailleurs sûrement une chance de finir ministre de la Défense (sa spécialité initiale, qu’il n’a jamais pu faire fructifier) ou président de l’Assemblée nationale. Il n’a rien à perdre et sera surtout gênant pour Sarkozy car c’est probablement sur lui qu’il concentrera ses attaques, même si Le Maire a probablement un positionnement électoral équivalent et constitue donc son adversaire direct.

Ses atouts : son positionnement au sein des Républicains est normalement idéal, comme, d’ailleurs, celui de Hollande en 2010, avant la chute de DSK (ce qui me faisait dire alors qu’il n’était nullement assuré que ce dernier l’emporte, notamment face à la seule subtilité hollandaise : la « normalité », qui visait autant DSK que Sarkozy, en réalité), ou celui d’Aubry après la chute de DSK. Il est en effet aux environs du milieu du parti.
A l’extérieur du parti, il n’indispose que peu de monde, que ce soit au FN, à l’UDI, au MoDem ou même à gauche. Cette capacité « attrape-tout » est, sur le papier, une force.

Ses faiblesses : sa personnalité et son manque de crédibilité dans sa détermination sont ses principales faiblesses. Il n’entraîne pas et n’enflamme pas : c’est un Benoît XVI davantage qu’un François… C’est sûrement dommage, mais le système médiatique n’est pas fait pour lui…
De plus, de manière seulement accessoire (car peu perçue par l’opinion), son virage libéral peut brouiller son image et lui faire perdre sa capacité à rassembler les troupes séguino-souverainistes et gaullistes sociales.
Si l’élection de 2012 à la présidence de l’UMP a renforcé ses réseaux internes, ils sont fragiles et les défections commencent à être inquiétantes (Bussereau, Baroin, Woerth, Ciotti,… Pécresse hésitante, Goujon et Lamour louvoyants,…).
En outre, sa modération personnelle par rapport à un Sarkozy est estompée par la présence de Juppé et son avantage comparatif sur ce point a disparu.
Surtout, les quelques sondages réalisés avec une hypothèse Fillon au 1er tour de la présidentielle l’ont placé au mieux à égalité avec Hollande et plus souvent en dessous de celui-ci. Ce problème d’electability est essentiel.

Nicolas Sarkozy sera candidat. Comme Mitterrand, comme Chirac, comme Hollande, toute spéculation sur sa renonciation paraît avoir très, très peu de chances de se réaliser. Il est né et ne respire que pour cela. Cependant, comme je le pensais en 2012 (même si je pensais que ce serait Copé qui l’en empêcherait… :P), il ne devrait pas parvenir à franchir la primaire. Il a désormais trop de faiblesses pour cela.

Ses atouts : sa combativité, sa maîtrise médiatique, son charisme (lorsque la dynamique n’est pas trop négative, toutefois) ne sont plus à démontrer. Sa base au sein du parti est forte, sa maîtrise de l’appareil lui donne des moyens de pression (investitures notamment, mais aussi nomination des secrétaires des fédérations départementales, qui pourront organiser les bureaux de vote à leur main).

La base militante des Républicains reste une force pour lui et c’est un électorat qui votera de manière certaine. Le légitimisme et le bonapartisme sont encore puissants, comme l’a montré le bon score de Copé en 2012 à l’élection interne de l’UMP.

La base militante est aussi moins sensible à l’argument de l’electability et le phénomène Royal de 2006 ne se reproduira pas ici.

Son retard apparent dans les sondages peut constituer une force dans le récit médiatique (« le retour », « il remonte », « ce n’était pas attendu ») et dans son positionnement et son discours (« je suis l’outsider » contre le candidat du « système », Juppé), tant la place de favori est souvent difficile à porter, surtout lorsque l’on est un pur insider.

Ses faiblesses : de plus en plus, il est l’homme du passé.
Et même d’un certain passif électoral, car, au fond, il n’aura gagné que l’élection de 2007 et perdu toutes les autres. Même les régionales de 2015 ne peuvent être portées à son crédit, comme on l’a déjà vu.
La position d’underdog face au favori Juppé ne doit pas non plus durer trop longtemps. On sent d’ailleurs que cela démange déjà Sarkozy : comment pourrait-il attendre septembre pour se déclarer… ? Mais le maintien à haut niveau d’un Trump (même si comparer Trump et Juppé est, je le concède, quelque peu hardi) montre qu’il ne faut pas penser que toute bulle est destinée à éclater.
Plus largement, son electability est devenue faible : il ne devance Hollande que de peu, ce qui est un comble après 4 ans d’échecs, de flou et d’impuissance velléitaire. Pour l’électeur de droite et du centre-droit, il perd là son avantage comparatif le plus important. Sa candidature ferait revivre 2012 ; elle ouvrirait la voie à une candidature de Bayrou (même si celle-ci peut tout aussi bien nuire à Hollande : nous y reviendrons) ; elle remobiliserait la gauche. Tous éléments qui rendent le choix de Sarkozy dangereux pour l’électeur de la primaire.
D’ailleurs, dès le stade de la primaire, certains électeurs de gauche et bayrouïstes viendront probablement tenter de s’en « débarrasser ».
Ce phénomène sera sûrement plus faible qu’attendu, car beaucoup annoncent une intention de voter qui ne se concrétisera pas forcément (la paresse ou le soleil d’un week-end faisant ou la réticence à s’afficher dans un lieu public pour cette primaire retenant). En revanche, les sondages montrent que les intentions de vote pour Sarkozy sont d’autant plus fortes que la tranche d’âge est faible : là est le vrai problème pour l’ex-président car, plus on est jeune, moins on vote.
De manière générale, Sarkozy n’a pas réussi à empêcher la primaire, qui le banalise, et dont il ne voulait pas. Il semble avoir du mal à empêcher les candidatures. Il ne lui reste plus qu’à tenter d’empêcher les électeurs de venir. Mais le battage médiatique sera tel que l’organisation ne pourra pas ne pas assurer la participation d’au moins 2 à 3 millions d’électeurs.
D’ailleurs, plus Hollande s’enfonce, plus les médias trouveront un intérêt à « raconter » l’histoire de la primaire de la droite et plus les CSP+ et les électeurs modérés viendront participer.

Alain Juppé ne renoncera évidemment pas car c’est vraiment son ultime action politique.

Ses atouts : son principal atout est celui de l’electability, de l’efficacité électorale. Il écraserait Hollande et serait même qualifié en cas de candidature Valls ou Macron. Aux primaires du PS de 2006 et de 2011, c’est bien ce que les participants ont recherché, snobant les solides Fabius et DSK au profit de la star sondagière Royal, renonçant à la solide Aubry pour un Hollande mieux en mesure de capter vers le centre.
Son côté « attrape-tout« , au-dessus des partis, « France unie » de Mitterrand en 1988 (précisément ce que cherchait à refaire Hollande…), sa capacité à phagocyter le centre et à récupérer ce noyau de CSP+ qui fait la bascule droite-gauche (électeurs potentiels ou réels de Villepin, Bayrou DSK, Borloo, Hollande, Valls, Macron, selon les époques) est un atout important, en tous les cas sur le papier. Il a aussi un effet démobilisateur à gauche : face à Sarkozy, même un socialiste trahi, déçu, honteux de la tournure du quinquennat Hollande, fera l’effort d’aller « faire barrage » ; avec Juppé, un dimanche à la campagne n’est pas un problème pour ce même électeur…
Le « tout sauf Sarkozy » monte parmi les cadres comme parmi les électeurs, pour une multitude de raisons (rancœurs accumulées, crainte d’un retour surprise de la gauche, etc.). Parmi les cadres et dans la primaire des soutiens (endorsement primary), c’est sûrement lui qui a le plus à gagner, car il pourrait bien dépecer Fillon : Accoyer, Pécresse,… pourraient bien rejoindre Bussereau, Raffarin,…
Par défaut, Juppé pourrait bénéficier du « tout sauf Sarkozy » auprès des électeurs, soit dès le 1er tour, soit au 2nd, en ralliant les électeurs de Fillon et Le Maire. Dans les sondages, qu’il s’agisse de reports ou de seconds choix, Sarkozy est toujours en retrait par rapport à Juppé, certes pas toujours de manière massive, mais suffisamment pour empêcher toute dynamique positive d’un tour à l’autre si Sarkozy et Juppé finissent au coude à coude au premier.
Ses relais médiatiques sont les seuls qui peuvent concurrencer ceux de Sarkozy. De ce point de vue, si Sarkozy ne se retrouve plus soutenu que par Valeurs Actuelles, il aura beaucoup perdu.

Ses faiblesses : Juppé risque le phénomène de la « bulle » et de la dynamique négative. Dès qu’il baissera un peu (ce qui serait normal au regard du niveau trop élevé atteint), le discours médiatique pourrait s’inverser brusquement.
Sa personnalité, avec les risques de dérapages bien connus (arrogance, excès de confiance, intellectualisme,…) mais aussi de nouveaux (une trop longue fréquentation des milieux bobos et médiatiques qui l’éloignent de la base, qu’il connaissait pourtant bien du temps du RPR des années 1980), peut toujours se retourner contre lui.
Les « vieilles casseroles » seront bien entendu réactivées par Hortefeux et l’équipe de campagne de Sarkozy. Le souvenir de 1995 sera probablement ravivé.
Ses soutiens internes sont pour le moment réduits, même si les ralliements commencent à frémir. Cependant, cette faiblesse est conjoncturelle : la réactivation du chiraquisme devrait lui assurer des réseaux non négligeables.

5. De manière synthétique, plusieurs étapes et critères mériteront d’être suivis au cours de la campagne de cette primaire. Si l’américanisation n’est pas totale, elle est toutefois bien engagée. La seule différence, c’est qu’il n’y a qu’un jour d’élection… malheureusement (la litanie des primaires par état est tellement sympathique…).

Livres : pour être candidat, il faut écrire. C’est fait pour tous les candidats. Le passage par cette étape est même tellement obligé qu’il en devient risible.

– Confessions, confidences, vie privée, peopolisation : plus ou moins développée selon les candidats, cette tendance est également inévitable puisque la présidentielle et la primaire personnalisent à outrance le processus de désignation. Il est certain que la personnalité aura d’autant plus de poids que les affrontements internes à la droite sont, depuis les années 1970, nettement personnels, davantage qu’idéologiques ou stratégiques. Ce sera d’autant plus vrai en 2016 que le choix tactique est difficile entre un Juppé a priori populaire mais ouvrant un espace à droite et un Sarkozy plus combatif mais perdant trop sur sa gauche. Toutefois, en termes de personnalité, Le Maire a sûrement le plus à gagner et Sarkozy ne peut refaire son retard, quand bien même les aspects les moins sympathiques de Juppé referaient surface.

Médias : le soutien médiatique, même indirect (les médias de gauche américains ont aussi fait le succès de Trump, en évitant soigneusement de mettre en valeur des rivaux bien plus dangereux pour Hillary Clinton… le fait que Sarkozy ait mordu sur des médias normalement du centre ou de gauche en 2007 a contribué à plomber définitivement la candidature Royal), est et sera essentiel. Il est cependant volatil et l’engagement politique d’un média est parfois mis au second plan si l’intérêt commercial commande de « raconter une histoire » ou de « changer de cheval » pour un plus porteur. La majorité étant nettement à gauche parmi les médias français, Sarkozy part avec un désavantage net (d’autant que son opération de charme de 2007 n’avait déjà pu être rééditée en 2012). Il se pourrait aussi que les médias de droite, notamment proches du Medef, l’abandonnent tout à fait, au profit de Juppé, candidat du « système ».

Militants et adhérents : le duel Copé-Fillon a montré leur importance. Il a également confirmé qu’ils étaient plus à droite que les sympathisants. Mais il s’agissait bien entendu d’une élection interne, au corps électoral nettement plus réduit. D’une certaine manière, on pourrait même dire que Fillon a quand même réussi à avoir 50 % et que ce ne fut pas si mal… Quoi qu’il en soit, les réseaux militants auront leur importance pour mobiliser localement le jour du vote, pour faire pression sur les élus indécis et pour compenser le manque de moyens financiers quand il s’agira d’organiser des meetings plus conséquents ou de « faire la claque » de manière ciblée. A ce jeu, Sarkozy surtout, mais aussi Fillon, Le Maire et même Copé, partent avec un avantage en raison de leurs situations présente et passées ou de leurs campagnes récentes.

Signatures : de manière connexe, le volume de parrainages fera l’objet d’une mini-compétition, comme ce fut le cas en 2012 à l’UMP, avec une petite surprise dans la « victoire » de Fillon. Toutefois, ceux qui en étaient à l’origine (Ciotti et Wauquiez) ne travaillent plus pour lui. De ce point de vue, Sarkozy dispose probablement d’un avantage massif.

Comités de soutien : en France, il s’agit davantage de belles brochettes de vedettes médiatiques, « culturelles » et de la société civile de tous types. Les Super-PAC américains n’ont pas (encore) d’équivalent en France. De ce point de vue, Juppé aura sûrement la capacité à constituer le comité le plus avenant.

Endorsement primary (soutiens, ralliements) : elle sera importante. La décision tardive de l’establishment du GOP en faveur de Rubio va probablement lui coûter l’investiture ; la victoire d’Hillary Clinton dans cette primaire depuis longtemps a installé le sentiment d’inévitabilité.

Des ralliements, cela se reçoit au compte-gouttes, à des moments cruciaux (Christie ralliant Trump juste au moment où Rubio prenait l’ascendant en débat ou Sarkozy s’affichant avec Simone Veil pour compenser ses clins d’œil aux électeurs FN en 2007), cela se valorise, cela s’utilise en périodes de creux médiatique. L’affrontement Copé-Fillon de 2012 en fut un exemple accompli. La presse régionale y accorde de l’importance et, localement, cela peut avoir un effet d’entraînement non négligeable.

En interne, seuls quelques-uns compteront : Wauquiez car il est l’avenir du parti ; mais il compterait davantage s’il ralliait de manière inattendue quelqu’un d’autre que Sarkozy ou s’il ne soutenait personne… Bertrand dispose de réseaux et de parlementaires et, désormais, une vraie surface médiatique : son ralliement aura un vrai poids électoral ; idéologiquement et tactiquement (dans le but de reprendre ensuite son courant, après sa défaite…), il devrait rallier Fillon, mais rien n’est moins sûr. Pécresse a acquis un peu plus d’importance avec sa victoire en Ile-de-France : son ralliement aurait d’autant plus de poids qu’il ne serait pas vers Fillon ; auquel cas, on la voit mal soutenir Le Maire, rival du futur, mais plutôt Juppé, par fidélité chiraquienne et capacité à « féminiser » et rajeunir son image, en échange d’une promesse de ministère régalien (Affaires étrangères, Justice).

Certains ralliements auront un impact médiatique qui peut être plus important que leur poids réel : tout « petit » candidat qui se rallierait à un « grand » avant le 1er tour (notamment NKM), Estrosi, Larcher s’il lâche Fillon, Morano si elle rallie Juppé à la surprise générale, quelques vieilles gloires comme MAM.

De l’extérieur, certains structures peuvent évidemment être utiles : Lagarde et ses réseaux de banlieue, certaines filières d’extrême-droite éventuellement, Bayrou lui-même mais il a dit qu’il ne se prononcerait pas avant la fin de la primaire.

Dans la mesure où ils partent de loin, Juppé et Le Maire sont ceux qui ont le plus à gagner, notamment au plan local. Fillon devrait être le principal perdant, car il part de sa référence de 2012, très élevée. Sarkozy devrait être plutôt défavorisé par rapport à tous ceux qui devraient normalement le soutenir (et Darmanin a montré que l’on pouvait désobéir à Sarkozy), mais il est capable d’amortir cette impression en valorisant mieux ses soutiens et en faisant croire que Wauquiez, Baroin, Ciotti ou Woerth sont des « prises de guerre » authentiques au lieu de simples « retours à la maison ».

Argent : il est évidemment nettement moins important qu’aux Etats-Unis, car la primaire constitue une seule campagne, qu’elle ne nécessite pas des kyrielles de meetings (la campagne virtuelle et médiatique est tout aussi importante) dans toute la France (il suffit de cibler la petite trentaine de départements à forte participation potentielle) et que les médias sont disposés à faire de l’audience en diffusant gratuitement les débats, moment majeur de la campagne. Sarkozy, Juppé et, de manière moindre, Fillon devraient tous être suffisamment dotés financièrement (et ils ont déjà prospecté depuis de longs mois auprès de leurs soutiens, personnes physiques ou personnes morales, y compris à l’étranger).

Débats : seront-ils aussi favorables que ceux du PS en 2011 (à l’époque, c’était une nouveauté et la droite, surprise, avait été totalement muette pendant 2 mois…) ? seront-ils aussi négatifs et personnels que ceux du GOP (allant crescendo en 2008, 2012, 2016) ? C’est difficile à dire, en fonction du nombre de candidats, du format adopté, du rôle des journalistes.

Toujours est-il que Sarkozy est, a priori, le plus à l’aise, sans que Copé ou Juppé soient en reste. Fillon et Le Maire seront sûrement moins avantagés. Il convient cependant de ne pas exagérer leur importance : favorables à la notoriété de Montebourg et Valls, ils peuvent avantager Le Maire ; mais ils ne défont pas une candidature (Hollande préservant à bout de bras un équilibre fragile, dans lequel il ne disait rien…), ni ne permettent de combler un retard, car les attaques sont retenues, de peur d’apparaître comme le diviseur (cf. une Aubry un peu amorphe). C’est sur ce dernier point toutefois que la primaire de 2016 pourrait diverger de celle de 2011…

Sondages et analyses : il est certain que les sondages ont un rôle essentiel dans une primaire, comme dans toute élection moderne. Pour le PS en 2011, ils furent corrects dans leur pertinence. Il n’est pas impossible qu’ils soient un peu moins fiables cette fois, car l’électeur de droite votera davantage sur la personnalité et sur les idées que sur l’electability et que l’électeur de gauche ou du centre viendra moins voter qu’il ne le dit.

Mais les sondages ont davantage de poids par la situation qu’ils installent (Juppé est évidemment favori de ce point de vue) ou par les « analyses », discours, récits qu’ils suscitent, à tort ou à raison.

Il sera alors question de dynamique (momentum), de surprise, d’outsider ou d’underdog qui se relèvent, de favori et de bulle qui explosent,…

Tout cela tient au fait que ce sont souvent davantage les positions relatives qui importent que les niveaux absolus. Juppé a alors tout à perdre, Le Maire et Sarkozy tout à gagner.

Ce sont aussi les anticipations (expectations) qui modèlent tout le discours médiatique et qui font qu’une performance est jugée décevante parce qu’on l’anticipait de manière excessivement haute ou qu’un candidat surprend positivement parce que l’on n’attendait rien de particulier. Les résultats sont comparés par rapport aux attentes, aux suppositions, aux pronostics, non par rapport à l’élection précédente ou à l’analyse sociologique et politique de fond ou même aux sondages bruts.

Les seuils psychologiques dans les résultats sont également importants (de 10 en 10 ou de 5 en 5).

Tous ces éléments seront essentiels pour les 4 grands candidats, mais surtout entre les 2 tours.

Electability : c’est elle (ou son anticipation…) qui a fait le résultat des primaires du PS de 2006 et 2011. Toute la question sera de savoir si elle décide de l’issue de la primaire de 2016. Juppé est alors le vrai favori, Sarkozy ayant perdu sa « magie » électorale (d’ailleurs évidente seulement au 1er tour de 2007…). Mais elle peut être interprétée différemment du simple résultat potentiel du 2nd tour de la présidentielle ou de la capacité à être devant Hollande au 1er tour : elle peut être une version dégradée de cette dernière, à savoir, la capacité à mener et réussir une campagne présidentielle, exercice long, périlleux, éreintant, qui demande de l’endurance, de la chance, de la maîtrise, une capacité de rebond et de réaction, etc. Alors, Sarkozy a un avantage indéniable.

Je consacrerai prochainement un deuxième article à l’analyse des sondages déjà publiés sur la primaire de la droite et du centre.

Bon Super Tuesday à tous et Rubio for president !

Enseignements des régionales 2015 pour l’élection présidentielle 2017

Globalement, une tripolarisation s’est mise en place à l’occasion des régionales, le FN restant en léger retrait par rapport aux blocs de gouvernement.

Il faut désormais peu de choses pour faire basculer le résultat en faveur de l’un ou l’autre des pôles, comme l’ont montré les résultats serrés en Normandie, Centre-Val-de-Loire, Bourgogne-Franche-Comté. Sans le barrage « anti-FN » dans le Nord et en PACA, celui-ci aurait pu remporter des régions, même s’il a continué de progresser d’un tour à l’autre, notamment là où des appels à le barrer ont été lancés. En fonction des modes de scrutin et des configurations politiques du moment, les situations peuvent donc être assez fluides. Il reste que le réflexe anti-FN reste supérieur à la dynamique qu’il a su installer.

1. Une gauche de la gauche sur la défensive

La gauche de la gauche apparaît encore plus affaiblie à l’issue des régionales.

EELV-FG rég 2015 (6 groupes)

Les alliances à géométrie variable avec EELV empêchent de dresser un tableau clair de sa géographie électorale. Toutefois, il semble que, de plus en plus, l’implantation traditionnelle du PCF soit aujourd’hui devenue anecdotique dans le nord et l’est de la France (en raison de la substitution par l’aile populaire du FN), seuls les anciens bastions du centre (Limousin, Cher, Allier, Puy-de-Dôme) ayant encore une résonance. Le score significatif en LRMP de la liste commune FG-EELV tient davantage à l’écologisme des bobos des grandes villes de province et à un gauchisme protestataire méridional qu’à l’héritage direct du communisme orthodoxe (qui s’étalait du piémont pyrénéen jusqu’à Marseille en passant par le seul Languedoc). De ce point de vue, Mélenchon a phagocyté l’ancien PCF qui n’a plus qu’une petite capacité de résistance liée à ses quelques bastions locaux (Allier, Val-de-Marne, Valenciennois).

ExG 2012 (6)

Plus la gauche de la gauche recule, plus le PCF a besoin du PS pour maintenir ces quelques bastions restants, en particulier aux législatives. Mélenchon est, lui, dans une autre logique, qui est personnelle, médiatique et donc plus adaptée à la présidentielle ; il ne s’embarrasse pas des négociations pour les législatives, qui pèsent sur les candidatures éventuelles à la présidentielle.

Ainsi, le score décevant du FG aux régionales ne fait que renforcer la faible probabilité d’une candidature de Pierre Laurent et la forte probabilité d’une nouvelle candidature Mélenchon, tout en accentuant la césure PG/PCF.

Cela n’aura de toute façon que peu d’influence sur la configuration de la présidentielle, malgré les multiples débats théoriques (et déjà confus) sur la soi-disant primaire de la gauche.

Nous reviendrons sur la (fausse) perspective de candidatures alternatives à celle de Mélenchon, qu’elles soient (Montebourg, Hamon, Filippetti,…) ou non (Taubira, Autain,…) issues du PS, et sur les idées de primaire à gauche, qui recouvrent des réalités différentes selon l’interlocuteur.

2. EELV réduit mais vivant

La multiplicité des attitudes des instances locales d’EELV rend difficile le décryptage de leurs résultats aux régionales 2015, même si les bastions traditionnels sont discernables : Ile-de-France, grandes villes bobos et universitaires de province (Toulouse, Grenoble, Rennes, Nantes, Caen, Rouen), et zones de moyennes montagne, si l’on observe la carte EELV-FG ci-avant et si on la rapproche avec de 2012 ci-dessous :

Joly 2012

Les régionales sont, pour EELV, la preuve qu’il continue de représenter un vote alternatif aux déçus du PS, qui trouvent là un moyen de protester sans aller jusqu’à renforcer Mélenchon ou à s’égarer vers le centre.

Comme souvent avec l’électeur français, le réflexe « institutionnel » et d’étiquette reste fort (que l’on songe à l’échec total de Mégret et de toutes les autres dissidences du FN –Blot, Martinez, Lang, etc.- face à la machine Le Pen), puisque les résultats ne sont pas corrélés à l’orientation, « duflotiste » ou « placéiste » de la liste considérée. Ils ont aussi laissé la place à de bons résultats de l’AEI, normalement plus à droite, là où elle était présente, sans d’ailleurs que les reports de celle-ci au 2nd tour semblent avoir été très différents de ceux d’EELV (et ont donc nettement bénéficié à la gauche), ce qui est surprenant mais confirme vraiment qu’à la partie authentiquement gauchiste libertaire de l’électorat EELV s’ajoute une partie d’électeurs qui n’ont toujours pas compris qui est EELV et qui croient simplement voter pour les petits oiseaux, avec une touche de tolérance et de progressisme gentillet et non technologique.

C’est une bonne nouvelle pour Duflot, qui peut espérer ne pas trop pâtir du départ des Rugy et Placé et de l’éparpillement généralisé des « realos » comme disent les Allemands (Pompili a créé sa propre structure, Durand repart vers Hulot,…) ; c’est une moins bonne nouvelle pour Hollande, qui devra remettre sur le métier sa tentative d’éteindre les écologistes à la présidentielle. Pour cela, il faudra sûrement de gros –mais très délicats- cadeaux aux législatives (nous y reviendrons également).

3. Un PS en rétrécissement et sans maîtrise de son destin à deux ans

Malgré le charcutage géographique régional (plutôt réussi au regard des à-plats roses non négligeables qui subsistent) et une certaine résistance, probablement liée à l’effet post-attentats et à un certain tropisme local de gauche des Français (qui savent d’où vient l’argent déversé dans les équipements publics et dans les embauches de complaisance…), le PS sort affaibli des régionales.

Financièrement, la perte est importante. Sur le plan des emplois de permanents politiques, après les défaites aux municipales et aux départementales, le reflux se poursuit et réduit la surface militante et le maillage politique.

Entre les deux tours, le PS a correctement mobilisé la gauche autour de lui, mais n’est pas allé au-delà. Certes, il a su, probablement, rassembler même les électeurs AEI et ceux du MoDem en Bourgogne-Franche-Comté. Mais il n’a progressé que dans deux régions : en LRMP (probablement par vote « utile », le PS étant en tête et donc le mieux placé pour battre le FN) et en Ile-de-France, probablement par mobilisation « bobo » contre la perspective « versaillaise ».

Encore la « menace FN » a-t-elle fortement joué, ce qui n’a pas empêché la gauche de stagner en Normandie, Centre, Auvergne-Rhône-Alpes, Pays-de-la-Loire, Bretagne, Aquitaine,… Au 1er tour, la prime liée aux attentats s’est donc limitée à simplement mobiliser son propre camp, ce qui est déjà bien mais ne se reproduira pas forcément au 1er tour de 2017, lorsqu’il faudra se déplacer pour soutenir Hollande, considéré comme le fossoyeur des promesses de la « vraie gauche ».

En outre, même si la mobilisation globale de la gauche hors trotskystes au 1er tour fut correcte, la perspective de bons scores du FN n’a pas suffi à cristalliser les candidatures autour du PS lui-même au 1er tour. De ce point de vue, le risque de dispersion au 1er tour est loin d’être conjuré pour Hollande.

PS-PRG-DVG rég 2015 (6 groupes)

La carte du PS montre qu’il se replie sur ses vieux bastions du Sud-Ouest et sur ses conquêtes les plus récentes sur les bobos d’Ile-de-France et les « insiders » de Bretagne.

Que le PS soit devenu plus fort à Paris que dans l’Ariège, le Puy-de-Dôme ou le Gers, qu’il soit aussi fort dans les Hauts-de-Seine qu’en Seine-Maritime ou dans la Nièvre, sans parler du Pas-de-Calais ou des Bouches-du-Rhône, en dit long sur la fin de sa dimension populaire. Sa géographie, si elle est « rassemblée », apparaît surtout ramassée et fragile, absente du nord de la France et du grand bassin parisien, dépendante des seuls pôles urbains économiquement dynamiques. Sa dépendance est désormais grande à l’égard de l’électorat des CSP+ (ce qui n’est pas problématique, au contraire, au regard de son taux de participation important et de son poids dans les sphères du pouvoir économico-médiatique) et d’une partie des professions intermédiaires, notamment les enseignants, ce qui est plus problématique car nettement plus fragile, en raison des risques de démobilisation ou de fuite si une offre bayrouïste concurrente est présente, par exemple.

Hollande 2012 (6)

Restreint dans ses bases, capable de mobiliser son camp mais pas au-delà et seulement dans des circonstances exceptionnelles, incapable d’éviter la dispersion des candidatures à gauche, le PS n’est plus vraiment maître de son destin. Cela ne signifie pas que François Hollande ait perdu toute chance en 2017, mais que les événements et les autres forces politiques décideront en réalité pour lui.

4. Une alerte significative pour une droite et un centre fragiles

La défaite des gauches n’est pas pour autant une victoire de la droite. Celle-ci est elle-même apparue étonnamment fragile. La logique tripolaire FN-PS-LR rend l’ordre d’arrivée très aléatoire. Il s’en est fallu de peu que l’Ile-de-France ne soit pas conquise, le sort du Centre, de Normandie et de Bourgogne-Franche-Comté a tenu du quasi-hasard, alors que la droite et le centre auraient dû les emporter « proprement » au regard de l’impopularité du gouvernement.

Droite-centre rég 2015 (6 groupes)

L’effet post-attentats a ici été très net et un phénomène nouveau a affecté la droite : le FN est venu gagner de nouveaux électeurs directement dans les terres d’élection les plus récentes de la droite classique : nord, sud-est, est intérieur. De fait, la carte de la droite et du centre, avec le nord-ouest, l’Ile-de-France, l’Alsace, l’Auvergne, la Savoie et le Lyonnais, fleure bon les années 1970 ou 1980 ou même la France pompidolienne. L’évolution chiraco-sarkozyste des années 2000, sur l’ensemble des façades orientales, de l’extrême-nord jusqu’en Provence, est ici fortement estompée.

Sarkozy 2012 (6)

La géographie de 2007 est encore plus spectaculaire à rappeler :

Sarkozy 2007 (6).png

En termes d’électorat, la droite apparaît essentiellement restreinte aux retraités et aux électeurs de plus de 65 ans, ce qui revient peu ou prou au même. Sa faiblesse relative au sein des CSP+ se confirme (la gauche y ayant constamment progressé dans les années 1990 et 2000) ; sa fragilité chez les agriculteurs ou chez les indépendants, plus récente, se confirme également et la place en situation difficile dans des électorats normalement acquis. La concentration de son résultat sur la tranche d’âge la plus élevée est frappante et plutôt inquiétante, alors que le FN continue sa progression un peu partout, notamment chez les 18-50 ans. La droite n’apparaît plus comme une force potentiellement attrape-tout. Comme le PS, elle n’est plus, face au FN, qu’un pôle comme les autres.

La carte de DLF donne une partie de l’explication de ce mauvais résultat de 1er tour, avec sa bonne implantation dans le nord-est intérieur, ces campagnes anciennement gaullistes, désormais réceptacles d’une droite conservatrice, patriote et sécuritaire.

DLF-UPR rég 2015 (6 groupes)png

La géographie de 2012 se retrouve dans cette carte de 2015, mais celle-ci est davantage complémentaire de celle du recul de la droite classique:

Dupont Aignan 2012 (6)png.png

La progression du FN au 1er tour constitue le reste de l’explication. Il y a clairement eu un transfert de votes de droite vers le FN, probablement dû à un réflexe sécuritaire et anti-communautariste après les attentats de novembre ; peut-être dû aussi à une protestation interne contre une offre de leaders de droite de qualité décevante ou mal positionnée (Sarkozy bien positionné mais sur le déclin et peu « vendeur » ; Juppé potentiellement vainqueur mais trop modéré ; Le Maire trop technocratique ; Fillon trop effacé ; Wauquiez trop « jeune » ; etc.). La forte progression du FN chez les commerçants, artisans et chefs d’entreprise tend plutôt à confirmer un effet post-attentats plutôt qu’un effet pré-primaire, sans exclure toutefois cette dimension protestataire sur l’offre politique à droite.

De ce point de vue, le bonus personnel de Wauquiez en ARA est un point à relever : il a personnellement fait gagner plusieurs points à la droite localement ; en témoignent le score contenu du FN, l’impressionnant résultat de Haute-Loire (seul département métropolitain où une liste emporte, seule, plus de 50 % des suffrages exprimés) comme la progression encore significative d’un tour à l’autre, alors qu’il semblait avoir fait le plein des voix au 1er tour. Si j’insiste sur ce résultat, c’est que c’est le seul réellement remarquable et clairement lié à une plus-value personnelle.

Marqué à droite, Wauquiez semble avoir quand même séduit aussi au centre, la liste MoDem autonome ne faisant pas recette et n’empêchant pas l’essentiel de l’UDI et du MoDem de figurer sur les listes Wauquiez dès le premier tour et la progression d’entre-deux-tours étant aussi bonne voire meilleure qu’ailleurs. Si Retailleau et Pécresse ont également obtenu des scores satisfaisants, c’est sans commune mesure et l’échec de Bertrand, de Richert ou de Le Fur au 1er tour, avec des caractéristiques similaires (respectivement le positionnement à droite, l’ancrage local et le dynamisme personnel), soulignent d’autant plus le succès de Wauquiez.

C’est probablement la seule personnalité nationale qui pourra faire, éventuellement, usage de ce résultat à l’avenir, comme Royal avait su utiliser son élection régionale de 2004 (la « Zapatera ») pour entamer sa course vers la primaire socialiste de 2006.

Pour l’ensemble de la droite, l’alerte est forte, même si elle a su retrouver, au 2nd tour, ses troupes, paraissant la seule bénéficiaire de l’évolution de la participation. Non que celle-ci soit allée entièrement sur elle, mais elle semble de toute façon avoir pu reconquérir son électorat traditionnel (et bénéficier, bien évidemment, d’appoints de gauche et des abstentionnistes dans 3 régions).

Au niveau national, la participation a gagné environ 4 millions de voix : la gauche est restée stable (progressant seulement, hors extrême gauche, de 145 000 voix sur 8 millions), mais la droite a gagné plus de 4 millions de voix (passant de 6 à 10 millions environ), le FN en ajoutant encore 800 000 à ses 6 millions du 1er tour. DLF obtenait d’ailleurs 800 000 voix au 1er tour.

Il ne faut bien entendu pas du tout en conclure des vases communicants directs, mais il est clair que, globalement, la droite a su reprendre ses électeurs perdus du 1er tour.

L’alerte concerne donc surtout le 1er tour et ne pourra qu’inciter les hiérarques et les électeurs de base à privilégier les candidats les plus en mesure de distancer Hollande, afin de s’assurer la seule place restant disponible face à une Marine Le Pen assurée de figurer au 2nd tour.

De ce point de vue, Juppé est favorisé, d’autant plus que Sarkozy, chef du parti, apparaît comptable de ce résultat décevant. Les succès des municipales et des départementales, liés en partie à un mode de scrutin très différent qui éliminait le FN de nombre de seconds tours, sont effacés par ces régionales qui auraient pu tourner à la catastrophe symbolique si l’Ile-de-France n’avait pas été emportée. Certes, Juppé est probablement trop au centre pour beaucoup d’électeurs de droite mais, en l’absence d’un positionnement filloniste, d’une efficacité personnelle wauquiézienne et d’un paysage sondagier juppéiste, il faudra bien faire des compromis pour ceux qui participeront à la primaire. Nous y reviendrons à de multiples reprises d’ici novembre.

Au sein de la droite et du centre, l’UDI est encore plus affaiblie que les Républicains. Ses candidats ont clairement échoué, Vigier et Sauvadet étant incapables de devancer des socialistes pourtant peu solides et Morin étant élu d’un cheveu. Si l’UDI n’avait déjà que peu de capacité de s’imposer face à LR depuis l’effacement de Borloo, c’en est fini pour elle. Certes, elle sera encore en mesure de « faire chanter » LR et d’arracher des investitures législatives en menaçant de se présenter à la présidentielle, mais il est évident qu’elle n’a d’autre choix que de participer à la primaire (avec ou sans candidat propre), sous peine de sanction de ses propres électeurs, qui savent désormais que la division signifie l’élimination.

5. Un FN en progression constante, même si toujours en-deçà d’une majorité victorieuse

Le FN a incontestablement gagné le 1er tour, montrant une capacité à mordre sur l’électorat de droite, grâce aux problématiques de sécurité et d’identité (voire de valeurs en général, avec un petit déplacement de l’électorat catholique), après avoir, depuis l’avènement de Marine Le Pen et de la ligne Philippot, gagné à gauche sur les couches populaires (ouvriers et employés), à coups de dédiabolisation, de souverainisme anti-capitaliste et de « ni droite ni gauche ».

La nationalisation du vote FN est acquise et seules les grandes villes pro-européennes restent à l’écart.

FN rég 2015 (6 groupes)

Sa cohérence géographique depuis 2012 montre qu’il progresse partout :

Le Pen 2012 (6)

Cependant, la réussite du discours médiatique anti-FN et du « cordon républicain » au 2nd tour souligne que le plafond de verre subsiste. Certes, il est de plus en plus proche de 50 %, mais il pose quand même au FN la question de son positionnement.

Il ne faut pas en exagérer l’épaisseur ou la solidité, car, lorsque le FN était en mesure de l’emporter et/ou présentait des figures emblématiques (qu’elles fussent « de droite », comme Aliot ou Maréchal-Le Pen, ou « de gauche », comme Philippot ou Le Pen elle-même), il a résisté (Bourgogne-Franche-Comté, ALCA, Normandie, Centre) ou a encore progressé (PACA, LRMP et Nord-Picardie).

Il aurait été intéressant que LR se retirât en LRMP, afin de mesurer l’état des reports de voix de la droite en cas de duel PS-FN, ou que le FN ne pût pas se maintenir dans une région, afin de jauger du rejet du PS par ses électeurs, qui semble très fort et profond. Cependant, la radicalisation et la fidélisation de sa base populaire semblent acquises et le FN n’a pas véritablement « déçu » par rapport aux sondages, contrairement aux départementales (lors desquelles le vote « protestataire » d’une partie de la droite semble s’être fait dans les sondages, pas dans les urnes).

La démonstration est faite que le battage médiatique sur le « danger fasciste » semble mobiliser 5 à 7 % de l’électorat (les 2 à 3 % supplémentaires de participation ayant été probablement dus au réflexe inverse –de contradiction de l’injonction médiatique anti-FN- et à un « rattrapage » d’électeurs de droite démobilisés au 1er tour).

Cela est évidemment suffisant pour empêcher Marine Le Pen d’imaginer l’emporter, même contre François Hollande et même avec un bon report de voix de droite. Et, aux législatives, où le scrutin redevient moins favorable, les élus seront certes plus nombreux que deux, mais peut-être pas plus de dix et, en tous les cas, assez épars, comme aux départementales.

Le FN est donc confronté au problème de sa stratégie de moyen terme : veut-il gouverner ou non ? à quelle échéance ? seul ou en partenariat ? La réponse ne dépend pas que de lui, bien entendu, mais elle est d’autant plus aiguë qu’elle recouvre aussi un clivage bien banal d’ambitions personnelles (Maréchal-Le Pen contre Philippot, voire contre sa tante). Ce débat a commencé et il promet d’être dur. Cependant, il ne conduira pas à l’éclatement du FN, dont tous les hiérarques ont encore intérêt à rester soudés dans une machine qui a plutôt une dynamique en sa faveur. Au surplus, la perspective d’un éventuel échec de la droite ou d’un déport centriste, avec Juppé, peut conduire à une recomposition UDI-LR-DLF de grande ampleur entre la présidentielle et les législatives, le FN passant alors d’appoint potentiel à celui de pôle d’attraction pour toute l’aile droite de LR. Les logiques institutionnelles et de financement des partis ne favorisent pas ce genre de scénarios, mais ils ne sont pas complètement exclus.

A court terme, c’est plutôt l’absence de progression du FN parmi les catégories supérieures (probablement hors d’atteinte) et surtout parmi les retraités et les plus de 65 ans qui est un handicap pour le parti. La peur de l’inconnu, avec un programme de chaos économique potentiel et une équipe dirigeante très limitée en termes de compétences techniques et qui n’a pas réussi à s’élargir depuis 2011 (en dépit de multiples annonces sur les ralliements), fait reculer cet électorat, pourtant de plus en plus nombreux et surtout le plus mobilisé lors des élections. Mais cet électorat est aussi le dernier bastion de la droite en période difficile : le FN devrait donc venir en concurrence frontale avec un parti qui est en même temps son seul espoir de participer au gouvernement après 2017. Le dilemme sera source de fortes tensions internes dans l’année qui vient.

6. Odds and ends

La marginalisation des autres courants politiques est un dernier enseignement des régionales. Ainsi, l’extrême-gauche (LO et NPA) est devenue groupusculaire et, en manque criant de moyens, il n’est pas certain qu’elle présente les 2 ou 3 candidats habituels à la présidentielle.

Le MoDem n’a pu se compter réellement, les 2 listes autonomes présentes n’étant que des initiatives locales sans soutien national. Le parti n’est de toute façon plus qu’une échoppe personnelle de Bayrou. Celui-ci trouve quand même un avantage à cette situation : il n’a plus à gérer de barons locaux qui l’empêcheraient de se présenter à la présidentielle, de peur des représailles LR aux législatives… Il est donc de nouveau libre de faire sa « sortie » quinquennale, un peu comme Arlette Laguiller en son temps… Nous reviendrons sur sa capacité de nuisance, qui sera peut-être autant à gauche qu’à droite, cette fois-ci.

J’ai déjà évoqué la seule réelle victoire personnelle des régionales, celle de Laurent Wauquiez. Si Alain Rousset, Jean-Yves Le Drian, Bruno Retailleau, Valérie Pécresse, mais aussi les Le Pen, Florian Philippot et Louis Aliot, ont connu de bons voire très bons résultats personnels, ils ne sont pas suffisamment identifiés à leur personne ou ne pourront être exploités en raison du positionnement personnel trop éloigné des centres de pouvoir (ou, dans le cas du FN, sont liés à la pure médiatisation des quelques leaders nationaux et ne changeront rien à la dynamique du parti). Malgré la faiblesse persistante de la région en tant qu’institution, un président de CR peut être plus important qu’un ancien ministre, désormais, mais aucun effet de l’ampleur du phénomène Royal à compter de 2004 n’est toutefois décelable.

Autres curiosités :
– le faible impact médiatique de la victoire autonomiste-nationaliste en Corse, qui est toutefois un gage d’ancrage de l’île à la France (parce que les leaders ont désormais des intérêts personnels au sein des institutions françaises), à défaut d’être un gage d’économies budgétaires…
– mais aussi le peu d’écho donné à la lourde défaite, en Guyane, de la liste sur laquelle figurait Christiane Taubira : 7,1 %. Par le passé, droite comme gauche avaient fait démissionner des ministres pour moins que cela… Mais, comme le savent pertinemment l’actuel ministre de la défense et son ancien collègue Rebsamen, plus il y a de règles générales, moins on les respecte…

Tout cela nous mène peut-être trop loin, mais le silence de ce blog après les régionales (dû aux aléas microbiens, au temps passé à compenser les effets néfastes du système d’enseignement moribond sur mes enfants et à l’intérêt porté par ailleurs aux primaires américaines –quel régal !) justifiait bien quelques développements.

Le propos sera, à l’avenir, plus structuré, plus ciblé dans chaque article mais aussi plus régulier. Je prépare également des graphiques récapitulatifs des sondages déjà publiés depuis 2012 sur la présidentielle 2017 et depuis le printemps 2015 sur la primaire de novembre 2016. Les indicateurs agrégés viendront plus tard, lorsque nous disposerons d’enquêtes plus régulières.

D’ici là, Rubio for president ! 😉

Quels reports de voix et quels pronostics pour le second tour des élections régionales 2015 ?

Le retrait des listes PS en PACA et dans le Nord-Pas-de-Calais-Picardie et le maintien en Alsace-Lorraine-Champagne-Ardenne d’une liste sans investiture et pour laquelle le Premier ministre n’appelle pas à voter compliquent singulièrement les pronostics pour le second tour.

En revanche, il est clair qu’entre ces trois cas de figure complexes et les situations extrêmement serrées en Normandie, Ile-de-France, Centre-Val-de-Loire, Bourgogne-Franche-Comté, voire Auvergne-Rhône-Alpes, le second tour sera plein de suspense et passionnant, à défaut d’apporter la sérénité politique et la victoire pour certains d’entre nous. Amis pséphologues, réjouissons-nous!

Le 13 décembre, de ce point de vue, sera une belle soirée et j’espère que des régions se décideront avec l’arrivée progressive des bureaux de vote (le site du ministère de l’Intérieur étant un tantinet plus efficace pour ces régionales et certaines préfectures semblant être plus rapides dans les remontées de résultats). Petit bémol: avec 3 types de bulletins au maximum à dépouiller, c’est plus rapide et le suspense durera moins longtemps 😦 .

1. Le premier élément à prendre en considération est la mobilisation. Traditionnellement, l’abstention diminue au second tour. Le plus probable est que ce soit le cas encore cette fois, en raison de la forte médiatisation, de la personnalisation autour des Le Pen et de quelques figures nationales de droite et du centre (la gauche a été plus prudente…), du vrai suspense et de l’enjeu structurel (un FN en position de contrôler de véritables et importants lieux de pouvoir, car même les mairies de Toulon ou, aujourd’hui, de Béziers, ne relev(ai)ent pas de FN « pur jus »).

Bien entendu, toute la question est de savoir à qui le surcroît de mobilisation peut profiter. Si ce supplément de participation n’atteindra probablement pas les 5 points des régionales de 2010, 2 à 3% peuvent largement décider du sort de 8 régions.

Logiquement, la mobilisation, qui a été moins forte à gauche (et de moins en moins forte au fur et à mesure que l’on passe de l’extrême-droite à l’extrême-gauche), ne devrait profiter ni à la droite ni au FN. En outre, ce dernier, qui a déjà mobilisé fortement ses électeurs, a probablement atteint ses limites. Enfin, la matraquage médiatique (en recul, néanmoins) sur le « danger FN » et sur la thématique du « réveil » et du « barrage » peut porter ses fruits, d’autant plus si la région possède un électorat CSP+, insider, et d’autant plus si la figure FN en cause est médiatisée (ainsi, la candidate FN en BFC ou même celui du Centre-Val-de-Loire peuvent être plus « à l’abri » d’une mobilisation supérieure que les Le Pen) , comme l’ont prouvé certaines élections partielles.

Toutefois, il n’est pas impossible, même si moins probable, que la perspective de voir les plus médiatiques des dirigeants du FN l’emporter puisse créer un appel d’air sur des abstentionnistes qui se sentiraient le « devoir » d’aider la « dernière solution que l’on n’a pas essayée ».

Il est également possible que la désaffection ou la déception ayant atteint également la droite classique face aux divisions internes et au manque de renouvellement et d’enthousiasme ne soient que passagers et dégèlent quelques abstentionnistes pour la droite classique.

Lorsque des sondeurs testent le report des abstentionnistes du premier tour sur le second, ils trouvent

  • soit un impact équilibré (Opinion Way, 29 mars 2015, pour les départementales: 9% en plus à gauche et 9% à droite en cas de duel -le reste persistant dans l’abstention; 11/8 en cas de duel droite-FN; 10/8 en cas duel gauche-FN; 7/7/7 en cas de triangulaire gauche-droite-FN),
  • soit un petit avantage à l’adversaire du FN (CSA, 29 mars 2015, pour les départementales: 14/6 en cas de duel gauche-FN, 16/6 en cas de duel droite-FN).

Quoi qu’il en soit, l’effet d’un surcroît de participation est totalement impossible à prévoir et il n’est pas possible de faire autrement que de l’ignorer.

2. Il reste à évaluer les reports de voix d’un tour à l’autre. Les mécanismes à l’oeuvre sont multiples et complexes et varient d’une élection à l’autre, mais il est possible d’essayer de construire une matrice de report des voix (quitte à ce qu’elle soit lamentablement infirmée par la réalité de dimanche prochain 😉 ).

Même si quelques farfelus votent pour une liste au premier tour et pour son opposé au second ou ne votent plus au second alors que leur liste du premier tour est présente, ce phénomène est négligeable pour la droite et la gauche parlementaires. Il est moins négligeable pour le FN. Il s’agit peut-être d’un reste de vote protestataire tel qu’il existait dans les années 1980 et 1990 (en tous les cas du temps de Jean-Marie Le Pen, qui n’a lui-même jamais voulu gagner et exercer de responsabilités, et avant le 21 avril 2002): le vote FN du premier tour n’est pas « sérieux », il s’agit d’ébranler le « système » et, dès que l’enjeu est réel, ces électeurs font le « vrai » choix ou retournent vers l’abstention pour ne pas se sentir responsables.

Les résultats globaux des sondages pour le second tour, donnent ainsi un léger avantage à la droite, en tous les cas un total  global supérieur à celui de la simple agrégation de LR, de l’UDI, du MoDem, des divers droite (y compris l’UPR) et même de l’intégralité de DLF:

  • selon IPSOS pour Le Monde (20-29 novembre, soit avant le premier tour mais avec un échantillon de 23 000 électeurs), gauche, droite et FN se ventileraient à 34/36/30,
  • selon Harris Interactive pour M6 (6 décembre, auprès de 1 029 électeurs), c’est 34/35/31, comme selon Odoxa pour Le Parisien (6 décembre, auprès de 2 193 électeurs);
  • en Ile-de-France, selon Odoxa (pour Le Parisien, 6-7 décembre, auprès de 1200 personnes), la gauche (40%) serait derrière la droite (42%) et le FN stagnerait (18%).

En second tour, la droite semble ainsi en mesure de reprendre quelques forces, après son très faible résultat du 6 décembre, peut-être par retour d’électeurs de droite (conservatrice ? catholique ? entrepreneuriale et commerçante ? agricole ? peut-être un mélange de tout cela; en tous les cas avec une orientation plutôt anti-européenne, de rébellion fiscale ou de volonté d’ordre et d’autorité), peut-être par rejet du gouvernement, peut-être par meilleur positionnement au 1er tour, l’ordre d’arrivée pouvant influer sur la psychologie de l’électeur et sur son anticipation du meilleur « rempart » anti-FN.

Voici le tableau des reports des électeurs PS-PRG, LR-UDI-MoDem et FN au second tour, pour les instituts intégrant le choix d’une nouvelle abstention (malheureusement, Harris n’a pu le faire puisqu’il s’adressait aux seuls votants, mais sa répartition des reports entre les seuls exprimés confirme celle mesurée par Odoxa et IPSOS):

Reports rég 2015.png

En complément (car la donnée est rare), les reports du 1er tour en Ile-de-France sont estimés par Odoxa comme suit:

Reports IdF rég 2015

Et parce que les données sont vraiment rares et toujours parcellaires, il convient de ne pas oublier les reports mesurés lors des départementales (j’y inclus les reports en cas de duel gauche-droite, qui permettent de confirmer des tendances sur les reports des petits partis et sur le vote des abstentionnistes de premier tour):

Reports départ 2015

De ces différents éléments, nous pouvons déduire les principes suivants:

  • comme indiqué plus haut, les abstentionnistes de 1er tour, lorsqu’ils votent au second, se reportent de manière équivalente au reste de l’électorat, sauf lorsqu’il y a un duel avec le FN, cas de figure dans lequel il semble y avoir un effet défavorable au FN; il est difficile de l’estimer et il faudra simplement garder cet élément en tête en cas de score très serré après application des reports aux votants du 1er tour;
  • la déperdition de voix est la moins forte pour la droite (près de 100% confirment leur vote), très légèrement plus élevée pour le PS (environ 95%), mais affecte le FN plus significativement (autour de 90%), ce dont il faut tenir compte, notamment dans une élection où le FN a fait davantage le plein de ses voix au 1er tour; un maintien des scores de la droite, une diminution de ceux du PS de 2% et une diminution de 5% de ceux du FN (attention, c’est bien 5% du pourcentage du FN qui sont ôtés et non 5 points de pourcentage…) paraissent raisonnables;
  • en cas de duel droite-FN, un report des électeurs PS à hauteur respective de 50% et 5% paraît réaliste: certes, il y a aura une mobilisation anti-FN, mais moins forte qu’en 2002, et, localement, l’aigreur risque d’être forte à l’égard du retrait imposé par Paris;
  • le report de l’extrême-gauche est faible; il l’est d’autant plus qu’il ne reste presque plus que des listes Lutte Ouvrière, avec un score national de 1,5% et donc un électorat pur et dur, largement anti-système et hors système; un report de 50% vers le PS est un maximum;
  • le report du FG sur le PS est plus important quand existe un risque FN; en l’occurrence, la médiatisation exclusive de la montée du FN efface quelque peu les chiffres du chômage et met les initiatives macroniennes en sourdine (tous éléments qui poussent l’électeur FG vers l’abstention); reporter 70% du FG sur le PS et 5% sur la droite paraît donc raisonnable en triangulaire, et 30% sur la droite et 5% sur le FN en cas de duel;
  • le report d’EELV est logiquement un peu plus favorable au PS, à hauteur de 80% (et 5% pour la droite), et à hauteur de 50% pour la droite et 5% sur le FN en cas de duel;
  • le report des divers gauche et des divers droite peut être estimé respectivement à 80 et 10% vers le PS et la droite et 5 et 90%, en cas de triangulaire; en cas de duel droite-FN, des reports respectifs de 50 et 5 et de 75 et 10 vers la droite et le FN sont envisageables; cela demande toutefois à être adapté aux cas locaux, en fonction de la nature du « divers » (dissidence franche ou formelle, souverainisme, centrisme, teinte régionaliste, etc.);
  • le report de DLF à hauteur de 5% sur le PS, 50% sur la droite (en raison d’une carte proche de la droite classique, qui semble confirmer un vote « protestataire » d’électeurs des Républicains) et 20% sur le FN peut être retenu, et probablement 60/25 en cas de duel droite-FN.

De manière complémentaire (et seulement utile, en partie, en Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées), en cas de duel gauche-FN, les reports de la droite sur la gauche sont assez mauvais (et en recul avec le temps). De fait, on peut estimer que le volume de reports est équivalent vers le PS et vers le FN.

3. L’application de cette matrice bien artisanale doit encore être complétée des dynamiques en cours:

  • les perspectives de victoire du FN peuvent « libérer » des voix de droite pour le FN en LRMP, même si, vu le faible niveau de la droite au 1er tour, il est probable que l’aile la plus dure de la droite ait déjà migré vers le vote FN;
  • de même, un meilleur report de voix DLF et FG vers le FN est possible, si, psychologiquement, une barrière est franchie;
  • à l’inverse, la pression médiatique peut inciter davantage d’abstentionnistes à voter contre le FN, comme en 2002;
  • une « peur devant l’obstacle » et l’existence hypothétique d’un plafond de verre peuvent stopper la dynamique du FN; aux départementales de mars 2015, l’IFOP avait analysé qu’en triangulaire, le FN reculait de 1 à 2 points (mais cette donnée englobait aussi les nombreux cantons où il pouvait se maintenir sans être en tête; lorsqu’il était en tête, il était globalement stable) et qu’il gagnait « seulement » 5 points en cas de duel avec la droite (en net retrait par rapport aux gains des élections précédentes, lors desquelles il ne réalisait qu’au mieux 25% au 1er tour): cela confirme que, plus le FN est haut, moins il a de réserves de voix et plus, peut-être, la crainte d’une victoire fait coaguler le vote qui lui est opposé;
  • malgré sa forte dynamique, le FN se situe, au mieux, à peine au-dessus de 40%; les départementales ont montré qu’un minimum de 45% lui est plutôt nécessaire pour arracher la victoire;
  • pour la droite parlementaire, le mauvais résultat du 1er tour peut conduire à une désaffection comme à un sursaut; c’est davantage cette dernière option qui est probable au regard des expériences passées;
  • pour la gauche parlementaire, la fausse résistance du 1er tour peut encourager comme démobiliser; en réalité, je ne pense pas qu’il y a ait un effet prédominant; en revanche, dans la mesure où le PS reste bien le parti au pouvoir, le 2nd tour ne lui est en général pas favorable.

4. Les particularités locales ne devraient pas avoir d’effet majeur, sauf en ALCA et en BFC.

La liste Troadec en Bretagne (plutôt de gauche) ne changera pas le résultat final, déjà largement acquis.

La dissidence de Philippe Saurel en LRMP a largement échoué et ses électeurs ne se comporteront pas différemment de divers gauche classiques.

Le cas corse est trop délicat à pronostiquer finement et il s’agit davantage de faire une prédiction « avec les tripes ».

En ALCA, en revanche, il est difficile de déterminer le score -forcément écorné- que la liste Masseret décrochera finalement. En outre, la liste régionaliste (essentiellement alsacienne) est délicate à ventiler. Le plus raisonnable est d’en faire un intermédiaire entre DLF et divers droite: bref, un report à hauteur de 5% pour la gauche, 70% pour la droite et 20% pour le FN paraît envisageable.

Il convient également de relever la présence d’une liste MoDem autonome en Bourgogne-Franche-Comté (avec une probable répartition 50% droite/25% PS/10% FN) et de listes Alliance écologiste indépendante en PACA et en Bourgogne-Franche-Comté, dont le relatif succès montre qu’il persiste un malentendu dans l’électorat EELV: les Verts ne sont pas (plus) des environnementalistes, mais bien des représentants d’une tendance du gauchisme. Pour l’AEI, la répartition est extrêmement délicate, mais peut être envisagée à hauteur de 60/20/5 dans la triangulaire gauche-droite-FN en BFC et de 65/15 dans le duel droite-FN en PACA (en tenant compte d’un petit courant de « défense de la cause animale » à l’extrême-droite, qui avait même utilisé des petits partis faux-nez pour tenter de rassembler des électeurs d’autres horizons dans les années 1980 et 1990).

5. En tenant compte de la matrice de reports définie ci-dessus, sans tenir compte d’une mobilisation additionnelle, la carte régionale du second tour serait la suivante (avec indication des écarts inférieurs à 3 points par une flèche de retournement):

Pronostics 2nd tour reports voix stricts

Comme vous le constatez, contrairement à la dynamique qui semblait naître du 1er tour, les Le Pen vont probablement échouer sur le même écueil que dans nombre de cantons en mars dernier: elles n’ont pas de réserves de voix, notamment face à al droite. 40%, c’est une base encore insuffisante en duel, sauf si c’est contre la gauche, cas de figure inexistant aujourd’hui.

Néanmoins, les dynamiques à l’oeuvre, le surcroît de mobilisation, le désavantage du FN en duel (ou en situation hybride comme en ALCA) conduisent à des pronostics personnels plus « raisonnables »:

Régionales 2015 pronostics personnels 2nd tour

La région Bourgogne-Franche-Comté sera la plus disputée, même si les 7 autres incertaines se joueront probablement à peu de choses.

J’ai beaucoup hésité. Non pas que François Sauvadet soit un bon candidat (comme beaucoup d’autres à droite, il ne fut pas performant, qu’il s’agisse de candidats décalés politiquement comme Sauvadet et Morin, non enracinés comme Reynié et Calmels ou trop faibles politiquement face à leurs adversaires comme Estrosi, Vigier ou Richert), mais son adversaire socialiste n’est pas non plus excellente et la mobilisation supplémentaire devrait bénéficier à la liste LR-UDI-MoDem. Notons aussi que le FN a paradoxalement davantage de chances de gain en BFC (et, de manière moindre, en ALCA) qu’en PACA et en NPCP, à cause d’une situation de triangulaire équilibrée.

La position de Laurent Wauquiez paraît étonnamment solide (presque autant que celle de Bruno Retailleau en Pays-de-la-Loire). Il est clair qu’il est le seul candidat de droite à avoir réussi son élection, dans le contexte ambiant, et à avoir apporté une plus-value indéniable (ou, plus exactement, à avoir évité les moins-values enregistrées par toutes les autres têtes de liste de droite). En Ile-de-France, la droite est correctement placée, sans être dominante: la dynamique est bonne et la liste Pécresse mordra au centre, voire au centre-gauche.

La situation d’ALCA est singulière: en cas de vraie triangulaire, Florian Philippot serait la tête de liste FN la mieux placée nationalement pour l’emporter; mais, avec cette situation hybride, Philippe Richert devrait réussir à prendre la région: il lui suffit en fait de rassembler 5 points sur les plus de 16 de la liste Masseret du 1er tour, ce qui paraît tout à fait jouable.

Le PS doit pouvoir bénéficier de bons reports de voix en Normandie et Centre-Val-de-Loire, où ses scores de premier tour sont mauvais, surtout dans cette dernière. La position de leader d’Hervé Morin peut peut-être lui permettre de surperformer au second tour mais ce sera très difficile pour lui. Dans le Centre, il faudrait que la droite reprenne vraiment beaucoup de voix au FN.

Les victoires de Xavier Bertrand et de Christian Estrosi seront limitées et quelque peu « honteuses »: ils ne les devront qu’à la gauche…

Si ces pronostics s’avéraient justes (no way…), la gauche et la droite parlementaires pourraient se satisfaire, mais ce serait bien superficiel: la droite contrôlerait la moitié des régions et aurait gagné Ile-de-France, ARA, NPCP et PACA, les plus importantes; la gauche aurait préservé 6 régions, de manière assez inespérée. Pourtant, ces résultats ne seraient dus qu’aux configurations de 2nd tour, aux découpages pré-électoraux et au plafonnement du FN au tour décisif.Si le FN gagne 5% à chaque élection, il y a bien un moment où cela se verra nettement…

Les paris sont ouverts dans les commentaires…

J’essaierai de prendre le temps de publier la géographie électorale du premier tour d’ici le week-end.

Bilan du premier tour des élections régionales 2015: victoire des sondages et du FN, échec lourd de conséquences pour la droite, résistance en trompe-l’œil du PS

Je ne reviendrai pas sur l’échec, désormais habituel, de mes pronostics :P. En revanche, beaucoup d’enseignements peuvent déjà être tirés des résultats d’hier.

1. Les sondages nationaux ont été d’une grande fiabilité. Pour rappel, la physionomie des derniers sondages était la suivante:

Moyenne derniers sondages 1er tour

A cette heure, sur la base des totalisations nationales du ministère de l’Intérieur, les résultats sont les suivants:

1er tour rég 2015

Au niveau local, c’est plus contestable, mais les rapports de force globaux et l’ordre d’arrivée étaient justes même dans des régions délicates à estimer (Auvergne-Rhône-Alpes, Normandie). Seule la Bourgogne-Franche-Comté a été plus délicate pour certains sondeurs, mais ce n’est pas forcément étonnant.

Comme en 2012, il faut donc insister sur le fait que, lorsque les médias critiquent les sondages, ce n’est que parce que leurs propres attentes médiatiques sont fausses, car non fondées sur les évolutions les plus récentes des sondages, ne tenant pas compte de la mobilisation différentielle des électorats ou ne tenant pas compte des évolutions en cours, alors que les sondages, de fait, s’arrêtent 3 jours avant le jour du vote. Il est en outre assez rare de voir souligner la qualité des estimations, lorsqu’elle est réelle.

2. Malgré les grands discours sur le sursaut de participation, l’abstention atteint 50,1%, contre 53,7% au premier tour en 2010, 49,8% au second tour de 2010 et 49,8% au premier tour des départementales de mars 2015. Il n’y a donc là rien d’exceptionnel, même si, marginalement, cela n’a pas avantagé la droite.

En revanche, il est clair que, comme anticipé, les attentats ont joué en faveur d’une petite sur-mobilisation du FN (le sondage Harris Interactive pour M6 du jour du vote montre que 29% des électeurs du FN considèrent qu’ils ont eu un impact sur leur motivation de vote).

De même, l’anticipation d’une victoire FN a probablement amené à une mobilisation un peu plus importante de l’électorat PS (dans le même sondage, 29% des électeurs socialistes ont été motivés par le score anticipé du FN).

Cela explique donc que, contrairement au phénomène constaté lors des municipales et européennes de 2014 et des départementales de 2015, le PS se soit maintenu par rapport aux anticipations sondagières (et même très légèrement amélioré, grâce aussi à un petit vote utile de la gauche de la gauche), ainsi que le FN. En contrepartie, la droite et le centre ont légèrement sous-performé, contrairement à ce que ce blog prévoyait (pour une fois qu’il n’était pas entièrement pessimiste sur la droite, il faut que ce soit en ce 6 décembre… :P).

3. Le résultat de la droite et du centre est également venu d’une bonne tenue de DLF (et de l’UPR, au score faible mais présent partout). Ce point est passé sous silence par les médias, mais le parti de Nicolas Dupont-Aignan a clairement mordu sur l’électorat Républicains-UDI, ainsi que le montrera la géographie électorale (en préparation sur ce blog).

Les candidats FN « performants » (la tante, son mari et la nièce, mais aussi le protégé) ont limité l’emprise de DLF dans leurs régions. Le seul candidat de droite à avoir réussi pareil résultat est clairement Laurent Wauquiez (nous y reviendrons).

4. L’interprétation médiatique de l’ordre d’arrivée, comme prévu, fait du FN le grand gagnant, alors même que l’ensemble droite-centre n’est pas loin.

Le PS est considéré comme ayant limité les pertes, alors même qu’il est menacé dans de nombreuses régions. L’ensemble de la gauche est présenté comme le premier bloc, alors que les divisions y sont profondes et les électorats plus distants qu’auparavant, sauf en cas de vote anti-FN.

La perspective est faussée, comme anticipé, par les couleurs portées sur les cartes et leurs surfaces respectives. Elle est faussée par un mode de scrutin proportionnel donnant une prime à la liste arrivée en tête.

5. Il n’en reste pas moins (et nous y reviendrons plus en détail encore en publiant rapidement la géographie électorale des grands ensembles) que la droite et le centre subissent un revers grave:

  • toutes les formations de la droite gouvernementale (hors souverainistes purs) ont été rassemblées, pour n’atteindre que 27%,
  • la droite et le centre ont très peu de réserves de voix et reprendre au FN ce qu’il a dérobé risque de faire perdre des électeurs modérés qu’un PS décalé au centre (au moins en termes de positionnement apparent, avec Manu Militari et Manu Macron, pour couvrir le sécuritaire et l’économique respectivement) ne cesse de guigner,
  • l’opposition officielle d’un gouvernement aux résultats catastrophiques et d’un président ayant atteint des records d’impopularité dépasse de peu le quart de l’électorat ou, en tous les cas, n’atteint pas le tiers s’il lui est adjoint DLF,
  • l’opposition officielle est rejointe, pour un scrutin largement national, par l’autre opposition, celle-là dirigée contre le système en son entier,
  • le débat reste entier sur l’optique à adopter: droite ferme et régalienne pour éviter les fuites vers DLF et le FN/droite modérée pour ne pas laisser échapper les électeurs du marais central sensibles au « vallsisme »; débat décliné sur le plan tactique et électoral en « ni (front républicain) ni (front national) » contre désistement anti-FN; ce n’est pas que ce débat puisse ou même doive être tranché, mais il continuera de polluer l’année 2016 pour la droite, grâce au jeu machiavélo-mitterrandien de François Hollande, jouant de manière classique du FN pour mettre la pression sur la droite,
  • ce débat permettant aux affrontements personnels de trouver une motivation supplémentaire; or, aucune ligne ne semble avoir l’avantage, même si, localement, les têtes de liste UDI ou Républicains modérés déçoivent plutôt (Normandie, BFC, Centre-Val-de-Loire, d’un côté, ALCA, de l’autre) tandis que Laurent Wauquiez s’en sort bien, de même que, plus faiblement, Bruno Retailleau; ce constat n’est cependant peut-être lié qu’aux personnalités et aux campagnes, non aux orientations de fond (après tout, en PACA et en NPCP, l’échec est sévère, tandis que la droite résiste correctement en Ile-de-France et ALPC avec des candidats plus modérés).

Ce premier tour des régionales 2015, s’il n’est pas compensé par un regain de mobilisation et le gain des régions Ile-de-France, ARA et ALCA au second tour, risque donc d’avoir de lourdes conséquences sur une droite et un centre encombrés de présidentiables (même si Xavier Bertrand et Christian Estrosi sont évidemment hors jeu, mais avec un Laurent Wauquiez qui pourrait se sentir poussé s’il fait figure de rescapé; j’anticipe mais notons une vraie curiosité: il est le seul à réaliser plus de 50% dans un département: en l’occurrence le sien, la Haute-Loire, mais c’est assez significatif).

6. Pour le PS, la tentation est grande de se contenter des 3 régions déjà acquises et de voir tout gain supplémentaire comme une belle victoire. Sa résistance (déjà analysée précédemment et bien mise en scène par le PS et préparée par le président) est en réalité moins significative qu’il ne paraît:

  • il perd simplement moins que la droite et le centre et il n’est fort que de l’insigne faiblesse du camp opposé,
  • mais il recule de nouveau dans ses baronnies locales, ce qui diminue son ancrage local, qui était sa force principale des années 2000,
  • l’éloignement entre électeurs de la gauche de la gauche et électeurs de centre-gauche semble s’accentuer, rendant délicats les bons reports de voix et ancrant davantage la perspective de candidatures FG, EELV, voire autres, à la gauche du PS en 2017; les attentats et surtout le « risque FN » étant des éléments qui cachent en partie le désamour des électeurs qui se considèrent de la vraie gauche à l’égard de l’orientation libérale en économie et conjoncturellement fortement sécuritaire;
  • la tentative de dissolution des Verts par François Hollande n’est pas, à ce jour, couronnée de succès; certes, EELV est le premier perdant par rapport aux régionales de 2010, mais il avait à l’époque sur-performé parce que l’électeur anti-sarkozyste n’était pas satisfait du PS; or, faire quitter EELV par les Placé, Rugy, Pompili et consorts -le président pensant ruiner les perspectives de candidature Duflot- n’a fait que laisser la structure aux mains de l’aile gauche,
  • il perd l’essentiel de ses ancrages populaires et se retrouve à la tête d’une coalition électorale quelque peu hétéroclite et à la merci partielle d’une candidature Juppé (ou d’une candidature Bayrou en cas de victoire sarkozyste à la primaire de la droite et du centre).

7. Pour le FN, le succès est clair, mais il apparaît quelque peu surestimé, l’interprétation étant influencée par le succès de ses figures principales, presque toutes engagées dans les régionales, contrairement aux autres partis (et singulièrement le PS, mais aussi LR, qui a finalement beaucoup délégué à l’UDI):

  • le niveau absolu du FN reste inférieur à 30%, sans réelle réserve de voix autre que les reports par défaut que la gauche contre la droite ou, plus fortement, la droite contre la gauche pourrait assurer dans un duel de second tour; le FN franchit toutefois les seuils année après année ou, plus exactement, décennie après décennie: 10%, 15%, 20%, 25%, 30%, avec une certaine accélération depuis 2011;
  • sans qu’il soit forcément question d’un plafond de verre, il est clair que, plus le FN monte, plus la pression médiatique et le « barrage » du système sera virulent, surtout si la perspective d’une victoire en 2017 n’est plus une simple invention théorique;
  • il semble atteindre ses limites: les sondages Harris et Odoxa (pour Le Parisien) du jour du vote montrent que, si les électeurs PS et LR du premier tour se reporteront logiquement sur leur propre candidat au second tour (entre 90 et 100%), ceux du FN sont légèrement moins nombreux à le faire: 88% entre cas de triangulaire et même 82% en cas de duel droite/FN; cela signifie qu’il reste un part de vote simplement protestataire au FN, même si elle a fortement reculé, ou, plus précisément, qu’un vote protestataire plus nouveau (plus « bourgeois », similaire au mini-succès de DLF et conjoncturel, lié à la crise des migrants et aux attentats du 13 novembre) s’est fait jour et que ces électeurs retourneront, au tour décisif, vers la droite;
  • plus il s’élargit, plus le FN risque de se diviser; toutefois, la dynamique positive permettra sûrement à toutes les tendances de cohabiter au moins jusqu’en 2017 et l’équilibre quasi-parfait des scores en NPCP et en PACA y contribue; ce sont quand même des « problèmes de riche ».

Cependant, les éléments favorables prédominent à l’évidence:

  • le FN poursuit sa « nationalisation« , à la fois géographique et sociologique, gagnant même dans les CSP+ et se développant dans toutes les zones rurales, même dans la moitié ouest; seules les métropoles les plus mondialisées résistent;
  • les petites listes souverainistes ou d’extrême-droite sont marginalisées (même Jacques Bompard en PACA) soulignant la force du vote tactique du FN, déjà marquée par la certitude de vote pour le FN, qui est la plus forte exprimée avant l’élection (et que confirment les sondages du jour du vote, avec un vote FN acquis le plus en amont de tous les partis – c’est le vote EELV ou FG qui était le moins solide, en apparence, tout du moins);
  • il continue de créer la division dans les forces du « système » et de structurer le débat politique et électoral;
  • il peut encore « marcher sur ses deux pieds« , entre Marine et Marion, nord et sud, gauche et droite, ce qui en fait, en forçant un peu le trait, le nouveau parti attrape-tout, statut que le PS avait connu en 1988 et l’UMP en 2007; de manière complémentaire, sa montée légitime ceux qui hésitent encore à voter pour lui et qui pourraient d’autant plus facilement sauter le pas que la « bonne conscience » médiatique se fissure, est moins efficiente ou devient même un motif de rejet du « système ».

8. En ce qui concerne le débat sur les retraits de listes, en dehors de mon erreur de prévision (largement due à une bonne part de naïveté résiduelle…), il est clair que le président joue un jeu de billard à 3 bandes, en sacrifiant, pour préserver la seule chose qui l’intéresse dans la vie (le premier tour de 2017), le PS dans deux régions emblématiques (les corons du Nord et Marseille, quand même! Il fut un temps pas si lointain où les fédérations de Mollet, Mauroy et Defferre faisaient la SFIO…).

En PACA et en NPCP (j’y reviendrai), la dynamique FN est trop forte, la droite n’a que très peu de chances de l’emporter. Pourquoi, donc, ne pas se donner le beau rôle dans le camp « républicain » et mettre la pression sur la droite, dans un jeu classique depuis l’utilisation (certains diraient la création, mais c’est excessif; l’entretien et l’accélération, sûrement, en revanche) de la montée du FN par François Mitterrand dès 1984-86 (manifestations de SOS-Racisme, mode de scrutin proportionnel aux législatives de 1986 et aux régionales de 1986 et 1992) ? La défaite du « camp républicain » ne pourra être que la faute de la droite puisque la gauche aura fait son devoir « moral ».

La ficelle étant, hier soir, un peu grosse, la région ALCA a été ajoutée, au moins en apparence. Car il n’est pas exclu que le PS national ait été amené à afficher une position de retrait, avec en parallèle une entente à coups de SMS entre président et tête de liste Masseret (vieille connaissance s’il en est…) pour, de fait, ne pas se retirer. Jean-Pierre Soisson fut coutumier de faits équivalents, en son temps… Ainsi, coup double: le PS est vertueux, mais Florian Philippot bat la droite.

En effet, pourquoi le PS ne poursuit-il pas la logique jusqu’au bout et ne se retire-t-il pas en Bourgogne-Franche-Comté (où le FN est en position de gagner), dans le Centre-Val-de-Loire (où il est très menaçant) et en Normandie (où il est fort sans être très haut, mais où le PS est derrière la droite et le centre) ? C’est d’autant plus « étonnant » qu’il s’agit à chaque fois de têtes de liste UDI, moins « suspectes » que le premier Estrosi venu… Et le total des voix de gauche n’est pas un argument, puisqu’en NPCP, la gauche est devant la droite.

Bref, la « morale » s’arrête là où commence l’intérêt électoral. Tout cela est de bonne guerre, mais c’est surtout le révélateur que les médias ont commencé de se réaligner politiquement (en sens inverse, l’analyse du score de LR par Le Figaro vaut son pesant) et le feront pleinement à partir de janvier prochain, sur la lancée de la propagande anti-terroriste officielle depuis 3 semaines. Encore une bonne nouvelle pour le président qui, sur ce front, n’est menacé que par Alain Juppé.

9. Nicolas Dupont-Aignan ne se désiste pas en faveur de la droite et refuse toute fusion; il ne donne aucune consigne. Visuellement, ce n’est évidemment pas une bonne nouvelle pour Valérie Pécresse ou pour la droite en Normandie, Centre-Val-de-Loire et ALCA, notamment. Toutefois, cette annonce est à relativiser.

Encore faut-il que tous ses électeurs soient atteints par l’information. Encore faut-il ensuite qu’ils respectent le positionnement de leur candidat. Or, il est bien connu que ces « consignes » (de surcroît une… absence de consigne) sont de peu d’effets par rapport à ce que les électeurs avaient/ont déjà décidé.

Au cas d’espèce, le « gros » sondage IPSOS antérieur au 1er tour (le seul se penchant sur DLF) donnait un report, au 2nd tour, vers la droite à hauteur de 47%, vers le FN à hauteur de 29%, vers la gauche à hauteur de 7% et vers l’abstention à hauteur de 17%. Ce sondage a été réalisé entre les 20 et 29 novembre et DLF y faisait 3,5% des intentions de vote: cette matrice de reports est donc tout à fait réaliste et sera intégrée dans les futurs pronostics.

10. Le programme de la semaine est donc simple: il sera loisible d’effectuer des pronostics dès mardi soir, après clôture des dépôts de listes pour le second tour (en ALCA, sans la gauche, Richert serait favori; avec le maintien de la gauche, il perd très probablement). Les sondages comportant des matrices de report de voix (Harris mais malheureusement sans prévoir la possibilité d’une abstention; Odoxa; IPSOS d’avant le premier tour; les sondages IPSOS, IFOP et Odoxa relatifs aux départementales, déjà cités ici).

Les autres jours de la semaine permettront d’établir la cartographie départementale du premier tour par grands ensembles et un retour sur la sociologie, à partir du traditionnel sondage IFOP du jour du vote et, s’il est publié en intégralité, du sondage IPSOS.