Géographie électorale, déroulement et suites de la primaire de la droite et du centre

NB: manquant quelque peu de temps ces jours-ci, je repousse un tantinet la publication d’un article sur la primaire de la gauche de gouvernement et je vous propose de patienter en publiant cet article en « stock », avec mon exercice préféré de spéculation cartographique…

1. La primaire de la droite et du centre est réellement lancée avec l’entrée en lice de fait de Nicolas Sarkozy, même s’il en repousse l’officialisation autant que possible. Il lui fallait aborder la coupure estivale en ayant fait entendre une musique différente et en fragilisant la domination juppéiste. C’est chose faite, en enclenchant le story-telling sur le bulldozer prêt à démarrer, le seul à savoir faire campagne, le seul à se démarquer du discours centré sur l’emploi et l’économie et à adopter la thématique différente de l’identité et de la nation (plutôt bien joué conjoncturellement avec le Brexit), l’underdog, l’outsider prêt à remonter et à créer la surprise.

Notons par ailleurs qu’il prend le même risque qu’en 2012, d’une certaine manière. Il est évident qu’il bénéficie des moyens du parti pour réaliser sa propre campagne. Après tout, si les autres candidats le laissent faire et si les adhérents ne s’en offusquent pas, il aurait tort de s’en priver… Le « Sarkothon » de 2012 avait été un grand succès et permis de faire avaliser par des militants politiques d’un parti particulier, a posteriori, de manière volontaire et en monnaie sonnante et trébuchante, les dépassements un peu délirants et réalisés en tous les cas sans aucune vergogne par son équipe de campagne présidentielle. Aujourd’hui, alors que l’on est à moins d’un an de la présidentielle, si Sarkozy est candidat, ses dépenses actuelles (ou plutôt celles de LR, au moins en partie puisqu’il y a bien sûr une partie de son activité qui est bien celle de chef de parti) devraient être prises en compte dans le calcul des futures dépenses de campagne présidentielle…

Bien sûr, Sarkozy peut compter sur le fait qu’on imagine mal un Conseil constitutionnel quel qu’il soit annuler l’élection d’un président en place; mais, avec une majorité désormais nettement « à gauche » au Conseil et une dérive italienne, voire sud-américaine, du système politico-médiatique français, est-ce que Sarkozy est si sûr de son fait sur ce sujet?

Bien sûr, si la primaire fait des bénéfices, cela reviendra au candidat et pourrait compenser des dépenses reconstituées, effectuées en tant que président de LR; mais cela voudrait dire que Sarkozy compte sur une participation massive à la primaire, favorable à Juppé, ce qui n’est pas cohérent…

En réalité, il est probable, comme dans l' »affaire » Bygmalion (qui est surtout un scandale pour les adhérents du parti, en réalité, l’argent public remboursé au candidat étant de toute façon plafonné), qu’il ne se pose pas de questions et se contente de « foncer ». L’apathie des autres candidats (Fillon et Mariton ont timidement saisi la Haute Autorité de la primaire, qui a encore plus timidement répondu), le précédent Copé (qui avait perdu, avait réussi à « gagner » ensuite grâce à la faiblesse de Fillon et avait finalement perdu en raison de la volonté de Sarkozy de « tuer » tous ses rivaux potentiels et de profiter du chaos interne de l’UMP, savamment entretenue) et l’absence de conséquences politiques de Bygmalion et du financement de la campagne 2012 lui donnent finalement raison du strict point de vue de la tactique manœuvrière…

L’absence déjà soulignée de ralliements massifs à Juppé de responsables de premier ou de second rangs montre la capacité préservée de Sarkozy à impressionner et à annihiler une grande partie de l’adversité.

2. Comme déjà évoqué dans ce blog, la dispersion des (intentions de) candidatures peut arranger Sarkozy transitoirement, dans la mesure où elle brouille le message de Juppé, Fillon et Le Maire. Cependant, elle peut aussi avoir un effet centrifuge sur son électorat naturel, les Copé, Morano, Lefebvre, Guaino, Myard, Didier,… ayant davantage d’emprise sur ses électeurs potentiels que sur ceux de Juppé.

A la fin, peu parviendront cependant à réunir les 20 signatures et j’ai déjà indiqué que cela devrait se jouer à 6, voire à 7 ou 8, mais pas davantage, Mariton et Guaino pouvant peut-être espérer accrocher les différents seuils de parrainage. Le nouveau-venu Henri Guaino risque d’être concurrencé par Myard mais aussi par Michèle Alliot-Marie, qui hésite entre primaire et candidature directe. Il faut aussi compter avec les rancœurs internes contre Guaino, trop « personnel » et qui avait bénéficié d’une circonscription législative que beaucoup auraient bien aimé récupérer…

Pour accroître son poids, Guaino menace aussi de se présenter directement à la présidentielle, comme MAM. Comme elle également, sa capacité à réunir les 500 signatures paraît néanmoins incertaine, alors que Dupont-Aignan est déjà sur le créneau souverainiste et gaulliste et qu’un petit candidat comme Asselineau peut lui « voler » quelques signatures.

3. Une autre question liée aux aspects techniques de la primaire réside dans ses suites, surtout si Sarkozy perd.

Celui-ci se résignera-t-il à ne pas être candidat et quelle sera son attitude ? La pression sera forte car l’électeur de droite est légitimiste et se pliera probablement au résultat officiel. Les apparatchiks ne voudront pas non plus d’une situation à la Royal 2007, avec un parti peu dévoué à la candidate. L’envie de revenir au pouvoir sera également forte.

Toutefois, la personnalité de Sarkozy peut rendre la question pertinente… Son envie de revenir est telle qu’il aura peut-être quelque difficulté à accepter le résultat d’une primaire dont il ne voulait pas et qu’il peut encore saboter de multiples manières… Un déroulement chaotique du premier tour (parce que le nombre de bureaux de vote réels serait inférieur aux promesses, par exemple, entraînant des incidents et de l’attente; les 10 337 bureaux prévus seront-ils bien tous mis en place et surtout effectivement tenus toute la journée par suffisamment de volontaires ?) pourrait déboucher sur une annulation ou un report du second tour, « à la haïtienne », une crise totale.

Même s’il se plie au résultat, n’essaiera-t-il pas de contribuer à la défaite de Juppé? C’est bien possible. Il sera toutefois marginalisé et n’aura que peu d’influence sur l’électorat, mais l’exploitation médiatique de ses aigreurs, confidences, soupirs, levers de sourcils pourrait être dévastatrice pour Juppé. Surtout si la structure LR s’en mêle.

Car, lorsque Sarkozy aura démissionné, à la fin août au plus tard, c’est le tandem Wauquiez (vice-président délégué)-Woerth (secrétaire général) qui contrôlera le parti. Dans un premier temps, cela assure une neutralité très bienveillante de la structure du parti à l’égard de Sarkozy pendant la campagne… Ensuite, après le 27 novembre, l’article 39 des statuts peut être difficile à appliquer, car l’alinéa 4 prévoit que c’est le candidat désigné qui propose l’organisation de la direction du mouvement au bureau politique.

Cependant, une défaite de Sarkozy ouvrirait réellement de nouvelles perspectives et les sarkozystes commenceraient de s’éparpiller et de rejoindre Juppé ou de conclure avec lui une alliance de raison et de circonstance. A l’inverse, Juppé aurait besoin de tous les réseaux et structures locales de LR et il ne pourrait remettre en cause trop d’investitures législatives déjà octroyées par Sarkozy (avec un certain succès local de ses partisans, apparemment, dès maintenant, face à une écurie Juppé insuffisamment organisée). La nouvelle direction provisoire de LR pourrait donc être un compromis.

Sans anticiper sur un futur article, Wauquiez (et Woerth, juppéo-compatible et même juppéiste à l’origine, même si meurtri, comme un vulgaire Baroin, de ce qu’il a estimé être un manque de soutien de Juppé lors de l’affaire Bettencourt) peut avoir intérêt à soutenir Juppé plus fortement que le PS et Hollande ne l’avaient fait à l’égard de Royal en 2006-2007. Car un futur président Juppé, engagé sur seulement 5 ans, trop porté à gauche, trop « impuissant », ouvrirait la voie à un positionnement de Wauquiez en candidat de « rupture », à l’identique de ce que Sarkozy avait réalisé sous le dernier mandat de Chirac, à l’égard de ce « roi fainéant »…

4. Venons-en au sujet principal du jour.

Malheureusement, cette primaire manque d’un aspect typiquement « américain », l’étalement du calendrier et la tenue d’élections successives dans les différents Etats. Six mois d’élections dans les différents départements français seraient la réalisation d’un rêve d’electoral nerd 😀  (avec l’Eure-et-Loir en Iowa et la Haute-Savoie en New Hampshire, par exemple !)… mais la réalité est plus dure; nous pourrons déjà être heureux si les résultats départementaux complets et fiables sont publiés après les 20 et 27 novembre prochains…

Quelles pourrait alors être la géographie départementale de la primaire ? Voici des tentatives pour le premier tour (en se contentant du candidat arrivé en tête)

Carte 1T primaire

 

et pour le second tour (dans l’hypothèse « classique » Juppé-Sarkozy)

 

Carte 2T primaire

L’exercice est plus délicat qu’il n’y paraît et il mêle cartographie et sociologie.

– Certes, l’électorat LR sera le cœur de celui de la primaire. Mais, déjà, cet électorat peut surprendre, si l’on se souvient de la carte Fillon-Copé de 2012. Pourquoi Copé avait-il autant réussi dans le sud-ouest, dans les Côtes-d’Armor, mais pas en Moselle ou dans le Pas-de-Calais ? J’avais alors émis de nombreuses hypothèses, mais l’une d’entre elles pourrait retrouver une actualité: les militants de droite impliqués, lorsqu’ils vivent depuis longtemps dans un département de gauche, perdant élection sur élection, peuvent avoir tendance à se radicaliser et à souhaiter un héraut plus combatif. Dans le Tarn-et-Garonne, la droite n’est pas forcément cassoulet à la base… (enfin, si, mais seulement sur le plan culinaire) D’une certaine manière, ce phénomène pourrait simplement expliquer que la carte Sarkozy épouse assez largement celle du FN, sans forcément que cela soit dû à un apport extérieur d’électeurs FN.

Au-delà de l’électorat LR, l’électorat « extérieur » peut contrecarrer les tendances du premier: les centristes empêcheront Sarkozy de prendre le Loir-et-Cher; le Rhône, l’Isère, l’Essonne, le Val-de-Marne voire les Hauts-de-Seine, départements urbains et de CSP+ favoriseront peut-être davantage Juppé, alors que l’électorat LR y est plutôt « dur ».

Dans les départements de gauche, la candidature Juppé ne sera pas forcément favorisée, car c’est davantage la nature sociologique et l’âge des électeurs qui sera en jeu. Dans l’Aude, on n’imagine pas un franc succès du vote Juppé… A l’inverse, des départements conservateurs ne tomberont pas forcément du côté de Sarkozy, si leur « européanisme » et la part des « élites » dans leur population les rapprochent de Juppé (Bas-Rhin ou même Rhône par exemple). Les départements « centristes » par nature (Pyrénées-Atlantiques, Bretagne) seront déjà sociologiquement plus enclins à rejoindre Juppé et l’effet sera donc plutôt cumulatif.

Plus généralement, il est peu probable que l’électorat FN et l’électorat de gauche se mobilisent fortement: signer une déclaration sur des « valeurs » et payer deux euros obligent quand même à un certain engagement personnel (en plus de faire l’effort de se déplacer dans un bureau de vote qui ne sera pas forcément tout près et qui sera éventuellement débordé et mal organisé…). En revanche, l’électorat centriste MoDem et UDI, ainsi que des personnes apolitiques ou « mouvantes », donneront quand même un léger avantage à Juppé. Le résultat se situera entre ce que les sondages annoncent pour l’électorat global et ce qu’ils annoncent pour l’électorat LR seul, plus proche de ce dernier, puisqu’en son sein, les sarkozystes se mobiliseront probablement davantage que les juppéistes, sans toutefois y être identique, la composante de l’âge et de la CSP, ainsi que la participation d’électeurs UDI privés de candidat, compensant (et probablement au-delà) le tropisme sarkozyste du cœur de l’électorat LR.

– En réalité, il est assez probable que la césure se joue sur quelque chose de similaire à la répartition « oui/non » des référendums européens de 1992 et 2005. Car le nœud du positionnement respectif des deux principaux candidats est là, même s’il ne s’agit en partie que de postures, les différences de fond n’étant pas si importantes (la pratique de Sarkozy est moins à droite que son discours, Juppé est historiquement plus à droite que son image actuelle): centre/périphérie, insider/outsider, euroréalisme/euroscepticisme, Europe/nation, intégration/assimilation, libéralisme/protectionnisme, urbain/péri-urbain,…

Cela devra être quelque peu mâtiné du vote en faveur de l' »enfant du pays » (d’où les seules occasions pour Fillon et Le Maire d’arracher des départements au 1er tour et la capacité de Juppé de gagner en territoire sociologiquement hostile, le sud-ouest intérieur, comme dans le Lot ou le Gers). En revanche, l’influence décisive de barons locaux paraît peu probable (même si Wauquiez a démontré à l’occasion des régionales une vraie plus-value personnelle en Haute-Loire) ou elle sera noyée dans la tendance générale du département (un Ciotti et un Estrosi dans les Alpes-Maritimes, un Baroin dans l’Aube ou un Bussereau en Charente-Maritime ne déplaceront pas des masses de voix d’un camp à l’autre). L’héritage chiraquien, à l’ouest du Massif Central, n’est en revanche pas à négliger.

Tous ces facteurs vont finalement se combiner et ce sera la participation relative des différents électorats qui décidera du résultat. Encore une affaire de mobilisation différentielle…

Beaucoup de départements seront passionnants à examiner, par exemple:

  • l’Isère tombera-t-elle côté Sarkozy, avec un électorat FN et de droite dure important dans les lointaines banlieues de Lyon et Grenoble et les territoires perdus aux extrémités des zones d’influence des deux métropoles, ou du côté des élites technologiques et universitaires avides de ski et de montagne, pro-européennes et aisées ?
  • la Marne suivra-t-elle Arnaud Robinet et la bourgeoisie rémoise ou champenoise, ou les paysans en difficulté, les militaires et les zones désindustrialisées et sinistrées de Châlons et de l’est du département (avec, en sens contraire, l’influence d’Apparu, histoire de « simplifier » le paysage…) ?
  • la Lozère suivra-t-elle la vieille tradition UDF rurale ou son électorat populaire des anciennes régions industrielles et minières ? Sera-t-elle plutôt Aveyron ou plutôt Gard ?
  • le Rhône verra-t-il gagner une coalition bourgeoisie conservatrice et catholique/électorat populaire oublié des couronnes lointaines de l’agglomération ou un mélange centrisme rural/électorat urbain bobo-écolo-moderniste ?
  • l’Eure suivra-t-elle le (probable) ralliement (personnel) de Le Maire à Juppé ou sa tendance FN de lointaine banlieue de Paris, de proche banlieue de Rouen et d’axe industriel de la Seine en difficulté ?

La Haute-Garonne (électorat populaire, esprit rebelle et rivalité anti-bordelaise vs tradition centriste, métropole moderne et tendance écolo-bobo), le Bas-Rhin (métropole pro-européenne vs conservatisme rural), la Meurthe-et-Moselle (métropole « éclairée », radicalisme et ouverture sur l’Europe vs électorat populaire des bassin miniers et industriels, droite tendance Morano et Debord et influence du FN), le Loir-et-Cher, la Val-de-Marne, etc., poseront des problèmes similaires.

Si les sondages de la primaire révèlent des évolutions significatives ou permettent, par miracle, de sentir quelle sera la physionomie de la participation et si les débats de l’automne changent la donne, ces cartes mériteront bien entendu d’être actualisées. Rien n’interdit aux lecteurs de ce blog de discuter et critiquer telle ou telle hypothèse locale, de faire leurs propres suggestions et d’établir leurs propres cartes 😉 .

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Présidentielle 2017: le faible impact des candidatures du centre et des candidatures « autres »

L’article précédent soulignait la difficulté pour un candidat « surprise » d’émerger lors d’une élection présidentielle française.

Ce constat vaut également pour le « marais central » et pour les candidatures qui se veulent « ailleurs » ou hors de la dichotomie droite-gauche.

1. Il y a à cela plusieurs raisons. En premier lieu, le vrai centre historique, de fondement démocrate-chrétien, n’existe plus.

C’est vrai en termes de partis. L’UDI n’a pas réussi à recréer l’UDF, ni même le CDS, et n’est qu’un conglomérat de notables et de dissidents de la droite ou du MoDem en mal d’espace politique et médiatique personnel. Quant au MoDem, il n’est plus qu’un simple vecteur de la carrière politique personnelle de François Bayrou.

C’est également vrai en termes d’électorat, la composante chrétienne n’ayant plus d’importance que pour les vrais catholiques pratiquants, qui ont de toute façon toujours été situés dans les partis de la vraie droite (même membres de l’UDF) et qui, pour un peu plus visibles qu’ils soient, restent numériquement marginaux et désormais divisés entre LR (Sens commun, Droite forte et tendance Mariton), PCD et FN (tendance Marion).

En outre, la logique droite-gauche n’est certes plus aussi opérante idéologiquement, les axes d’analyse se multipliant et ne se recoupant pas forcément: d’« européen » à « protectionniste », de « libertaire » à « conservateur », d’ « interventionniste » à « ultra-libéral ». Mais elle reste très prégnante en termes institutionnels, partisans et électoraux. C’est d’autant plus vrai en France avec une élection présidentielle à deux tours et seulement deux candidats au second, ce qui force à une approche binaire. Le surréalisme du positionnement de Bayrou dans l’entre-deux-tours de 2007, participant à un débat bricolé avec Royal, comme les volte-faces successives du même Bayrou de 2007 à 2012 puis à aujourd’hui, illustrent bien cette difficulté persistante d’existence et de clarté pour le centre sous la Ve République.

De plus, l’avènement d’une sorte de tripolarité, avec un FN au moins à 25 %, rend d’autant plus durs les affrontements droite-gauche que leur espace s’est réduit et qu’ils ne veulent surtout pas d’un basculement vers une bipolarité centre/périphérie, élites/peuple, insiders/outsiders, qui leur laisserait moins de places et d’espaces de pouvoir à partager entre davantage d’impétrants… Dans ces conditions, la notion de centre se trouve écartelée et ne dispose pas d’espace suffisant pour exister fortement, la gauche ou la droite occupant alternativement, voire simultanément le terrain.

Enfin, la très forte personnalisation depuis 2002 (avec Bayrou) et la disparition de la plupart des partis successeurs de l’UDF ont rendu le centre totalement dépendant des hauts et des bas, des humeurs et des volontés d’un seul homme, ce qui est toujours assez aléatoire.

2. D’ailleurs, Bayrou lui-même semble entré dans une phase descendante de sa carrière, se donnant pour seule mission de gêner tel ou tel grand candidat dont il ne veut pas (Sarkozy) ou plus (Hollande). Il n’est même pas certain que les hypothèses Fillon ou Le Maire le gênent beaucoup. Mais, d’une certaine manière, ce seront aussi des considérations purement personnelles qui le décideront en décembre prochain : les temps familial et municipal, notamment.

Entre-temps, Bayrou s’économise et… économise. Sa seule notoriété personnelle et son accès aisé aux médias compensent le caractère désormais étique de sa formation politique, qui ne lui survivra probablement pas ou qui se retrouvera au niveau du CNI sans Pinay ou de Génération Ecologie sans Lalonde (mutatis mutandis…).

Par sa position actuelle de retrait, il rendra aussi son entrée en campagne éventuelle d’autant plus rentable car il deviendra subitement audible, au moins pour quelques semaines ou, s’il se rallie à Juppé, il pourra davantage encore monnayer sa décision (ministère des Affaires étrangères ou de la Justice ? Conseil constitutionnel ? organisation internationale ?).

Il est certain qu’il dispose d’un potentiel important, davantage lié aux déceptions d’un camp ou de l’autre (les socialistes lassés de l’indigence hollandaise, les électeurs LR rétifs à telle ou telle personnalité susceptible de remporter la primaire) et à l’insatisfaction à l’égard du système LR-PS qu’à une adhésion réelle à Bayrou lui-même.

S’il est candidat, il sera ainsi la variable d’ajustement des évolutions de Hollande et du candidat LR. S’il ne l’est pas, il laissera des troupes supplémentaires pour Juppé ou permettra à Hollande de ne pas trop perdre sur sa droite. Dans tous les cas, il n’est plus en mesure de « faire l’élection » ou de prétendre la faire, comme en 2007 et en 2012, même si ses positionnements respectifs n’ont probablement influencé que très peu d’électeurs, trop peu pour avoir décidé du second tour, quelle que soit la haine tenace d’une partie des hiérarques de droite à son endroit depuis 2012. Car, un peu comme Jospin en 2002 est le premier responsable de sa défaite, Sarkozy est le premier responsable en 2012. N’en déplaise à Hortefeux et consorts, il peut même être affirmé que Bayrou a nettement moins contribué à faire battre Sarkozy que Taubira et Chevènement n’ont gêné Jospin (même si c’est d’abord par sa propre faiblesse qu’il a perdu car, après tout, Chirac devait lui aussi compter avec Madelin, Saint-Josse et Boutin pour diluer son électorat potentiel).

3. Mais, sans Bayrou, le paysage politique cherchera probablement à présenter une autre figure pour occuper ce créneau central, à défaut d’être centriste. Car il existe bien un noyau de quelques pour cents qui refuse de rallier le PS ou LR. Ce ne sont pas des centristes au sens historique, mais bien des électeurs rejetant le système partisan qu’ils assimilent au duo, pourtant déclinant, LR-PS. Sans représentation, ils peuvent s’égailler (un peu) au FN, vers Mélenchon (et sa VIe République), sur Dupont-Aignan ou sur Duflot, en fonction des thèmes de campagne. Ils seraient surtout tentés par le vote blanc et l’abstention.

Mais peut-être aussi qu’une offre électorale nouvelle leur permettra de s’exprimer.

Le seul candidat qui pourrait, de ce point de vue, les rallier massivement serait Nicolas Hulot. Il convient toutefois d’être très sceptique sur la volonté de l’intéressé de mener une candidature à son terme, ainsi qu’il a déjà été exposé. En outre, les quelques structures, activistes et apparatchiks qui lui sont restés fidèles depuis son échec contre Eva Joly sont clairement dans la mouvance écologiste et auront peut-être quelque difficulté à aggraver encore les divisions et à défier Duflot, qui sera candidate quoi qu’il arrive (car « tel est son destin »). Hulot lui-même semble s’être « écologisé » et « gauchisé » avec le temps et il ne ferait pas forcément l’effort d’essayer de récupérer l’électorat bayrouiste

Sinon, Jean Lassalle pourrait fournir une candidature de substitution en mesure de réunir 3 à 4 % s’il veille à ne pas dire trop de bêtises (ce qui n’est pas gagné…). Néanmoins, malgré son tour de France à pied (qui avait peut-être déjà pour but de rencontrer de nombreux « petits » maires), il lui sera probablement difficile de réunir les 500 signatures. Le MoDem ne l’aidera pas beaucoup et son profil béarnais marqué ne lui facilitera peut-être pas la tâche dans d’autres zones rurales. En raison de son profil atypique et de la difficulté à anticiper de son impact sur le camp adverse et sur son propre camp, ni le PS ni LR n’auront probablement intérêt à pousser sa candidature : si Bayrou n’y va pas, ce n’est pas pour aider à la remplacer et aider à stériliser de nouveaux de précieuses voix.

La situation de Rama Yade lui assure une notoriété et un accès aux médias totalement disproportionnés par rapport à son poids politique propre, qui est nul : ce n’est pas qu’elle n’a pas réussi à s’imposer au sein de LR, ce n’est même pas qu’elle n’a pas réussi à s’imposer au sein de l’UDI, c’est qu’elle n’a même pas pu se faire accepter au sein du parti radical valoisien… Il est évident qu’elle ne réussira pas à obtenir les 500 signatures et qu’elle cherchera simplement à monnayer son soutien, ce qui ne marchera pas non plus.

Notons le souhait d’un maire fédéraliste du Haut-Rhin, Paul Mumbach, d’être candidat, en utilisant le mécontentement des maires ruraux contre la loi NOTRe. Sa thématique pourrait lui permettre de parvenir à être candidat, mais, dans ce cas, il serait probablement réduit à moins de 1 %. Il gênera en tous les cas Jean Lassalle et Christian Troadec (évoqué dans les articles sur la gauche) dans leurs propres quêtes de signatures.

4. A côté de l’hypothèse Hulot, l’autre possibilité forte de candidature vient des mouvements fallacieusement étiquetés « citoyens », dans cet horrible (et en réalité idéologique, au sens orwellien) usage d’un adjectif pour un substantif : « la primaire des Français », « la transition », « Nous citoyens », « Génération citoyens », etc. Dans les faits, c’est le regroupement Posternak-Jardin-de Foucauld, mais surtout Lepage-Cavada, qui compte. Loin d’une image non-partisane, voire apolitique ou non-politique, ce mouvement est en réalité très politique et émerge justement en raison de l’effacement de Bayrou qui, en 2006-2007, avait précisément suscité l’intérêt de jeunes, de geeks, de gens « impliqués », « disponibles », « dynamiques » et « généreux », prêts à « refonder » et à faire entrer la « société civile » et ses « expériences » dans le monde politique. C’est en réalité toujours la même rengaine de pseudo-refondation, qui existe à chaque génération, ou presque, aboutissant invariablement à l’échec. Le succès réel de Bayrou en 2007 était bien davantage dû à un socle encore existant de démocratie chrétienne, nettement renforcé par des électeurs de gauche sceptiques à l’égard de Royal et des électeurs de centre-droit déjà allergiques à Sarkozy.

L’initiative de Jean-Christophe Fromantin, ex-UDI, relève de la même logique que celle de « Nous citoyens », mais il a clairement indiqué se concentrer sur les seules législatives, probablement à la tête d’un futur mouvement de centre-droit.

Une tentative de récupération par un candidat UDI si les négociations avec LR tournaient mal n’a pas de chance de se réaliser. L’UDI ne parviendrait pas à se mettre d’accord sur un nom et elle est de toute façon trop assimilée à LR. Incapable d’absorber le MoDem, l’UDI est trop à droite organiquement pour pouvoir occuper ce centre un peu rebelle. En outre, Rama Yade a décrédibilisé par avance une telle tentative.

Plus largement, le créneau « renouvellement »-« refondation »-« hors des partis »-« au-dessus des partis »-« société civile » est pour le moment occupé par Macron. Pour prolonger nos articles précédents, était-ce d’ailleurs encore un autre but de Hollande en lançant M@cron©®TM (droits d’auteur réservés): stériliser l’espace « citoyen »? Ne lui prêtons peut-être pas trop d’objectifs: gêner Valls et Juppé, se repositionner vers la gauche, c’est déjà bien… Surtout, Macron serait un candidat fort acceptable, voire idéal, au regard du profil des dirigeants des mouvements « citoyens »: beaucoup de sociaux-libéraux et d’urbains favorisés à la recherche d’une société « libérée », post-partisane, ultra-connectée, ultra-post-moderne au plan économique et moral, avec une bonne conscience environnementale et culturalo-ethnique. Certes, Nouvelle Donne se situe clairement à gauche et son orientation rocardo-scandinave ne la place pas exactement sur le même créneau que les « amateurs » de la politique à la recherche de petits créneaux personnels ou que la ribambelle de jeunes créateurs d’entreprises des NTIC, de la logistique moderne, du service individualisé et parcellisé ou de la vente de produits… superflus.

Toutefois, il est clair que, en l’absence de Macron, Bayrou et Hulot, alors il existe un espace pour une candidature de ce type. Le problème, c’est que Lepage est un peu amortie et n’incarne pas le renouvellement et que Cavada est lui-même vieillissant (malgré son ambition et son autosatisfaction légendaires). Resterait une candidature de la « société civile », plus aisée à faire accepter en amont par la myriade de groupuscules et de personnalités de tous types qui composent cette mouvance (encore qu’un Denis Payre serait surement trop à droite ou qu’un Pierre Larrouturou serait trop à gauche), mais qui aurait peu de chances de réussir en aval et serait marginalisée. Elle n’influerait d’ailleurs pas sur les candidats PS et LR car elle ne leur prendrait rien ou leur prendrait à chacun de manière équilibrée.

Ce sera peut-être simplement le calendrier qui décidera d’une éventuelle candidature « citoyenne »: comme tout sera plus ou moins repoussé à l’après-primaire de la droite et du centre, à l’après-27 novembre (Hollande et Bayrou attendant cette échéance), y aura-t-il encore le temps de faire émerger une véritable « nouvelle » candidature ? C’est peu probable. En l’absence de Bayrou, un Cavada ou une Lepage auraient donc sûrement plus de facilités à rassembler les signatures, voire un Larrouturou, qu’un « vrai » représentant de la société civile.

5. Enfin, pour mémoire et puisque cet article s’intéresse aussi à l' »ailleurs », Jacques Cheminade tentera de nouveau d’être candidat. Sa capacité à obtenir 500 signatures laisse interdit. Mais son incapacité à dépasser un demi-point de pourcentage fait qu’il est déjà temps de ne plus s’y intéresser…

A l’issue de ce rapide tour d’horizon, qui ne révèle pas vraiment de possibilité ferme de candidature centrale décisive même si l’absence de Bayrou libérerait clairement un espace, le paradoxe est que, si le centre n’existe plus vraiment politiquement, c’est au centre que la présidentielle pourrait, de nouveau, se jouer en 2017. En réalité, c’est davantage un électorat « flottant », la règle de l’alternance et le « cordon sanitaire » imposé autour du FN qui font que, visuellement, l’élection devrait se gagner au centre. Ce sera l’objet d’un futur article. Mais nous terminerons d’abord le tour d’horizon politique avec l’extrême-droite et la droite nationaliste et souverainiste.